Vunion Lautrec, chapitre 15 [1111]

Elle attrapa la rambarde de ses mains recouvertes de croûtes de sang noir séché et se jeta.
Flell fléchit sur ses genoux. A la sortie du vitatif il se sentit faible. Mais quelque chose d’autre l’avait fait défaillir. Ce séjour n’avait rien changé, il pensait toujours à elle, ce qui dépassait les capacités de sa fonction.
Il comprit alors un aspect crucial : ce voyage n’était pas inutile dans la mesure où il lui fit réaliser l’importance de l’attachement qu’il portait à Blanchette. Il devait sortir de sa fonction, oublier ce système, et faire passer le sien propre avant : libre arbitre indispensable.
En quittant l’Aretha Lesta, Flell avait de la guimauve plein la bouche jusqu’au fond de la gorge. La substance molle et sucrée remontait dans ses sinus et remplissait son crâne. Sa caboche était lourde et douloureuse ; il lui était impossible de prendre une décision. Mais comme il marchait pour sortir du bâtiment, et qu’il ne pouvait entreprendre de s’arrêter, son enveloppe corporelle déambulait tel un escargot à qui on aurait coupé les antennes rétractables. Dans cet état, à ce moment précis, il s’en branlait la coquille.
D’ailleurs, en traversant la rue, les véhicules glissaient sur lui et les grenouilles s’écrasaient toujours à côté de ses pas. Comme si ce retrait de lui-même, le soustrayait aussi aux dangers réels et physiques du monde.

La guimauve débordait naturellement de ses oreilles et de ses narines, tandis qu’une foule commençait à le suivre. Certains ramassaient la mousse et en emplissaient leurs poches, d’autres hélaient leur voisin de pallier ; mais la majorité suivait le mouvement, sans trop savoir pourquoi, comme des moutons Panurgeois. Lui avait adopté totalement le comportement d’un lemming portant un bandeau. La mousse aux lèvres avait viré à un vert maladif, tandis que celle des oreilles tournait au fuschia. Personne ne voyait ce qui se passait sous sa ceinture, mais son pantalon gonflait, et une mousse bleu ciel se déversait sur ses chaussures. C’était d’ailleurs la plus prisée par les ramasseurs-de-mousse.
L’air se rafraîchit d’un coup et la lumière baissa d’intensité. Au loin le paysage ondulait. Le carnaval de mousse se figea. L’onde déformante se rapprochait à une vitesse fulgurante, le bout de la rue se tordit.
….FFfffrrrrh…huuuuu…uu….u..
Ils furent alors pris totalement dans un vent d’ouest, comme un long serpent d’air fantôme qui les engloutit. Le reptile se déplaçait avec une grande vélocité, mais l’air était doux et léger pour ceux pris dans la tourmente. Une sorte de caresse de flanelle qui rentrait partout. La mousse était emportée avec les vêtements par ce courant furieux, mais les êtres vivants demeuraient.
Flell senti son crâne se vider au passage des filins, comme s’ils entraient par une oreille et sortaient de l’autre, comme s’ils entraient par une narine et sortaient de l’autre, comme s’ils entraient par la bouche et sortaient par l’anus.
Personne ne paniquait, ils savaient tous qu’ils pourraient récupérer leurs vêtements au Centre de filet. Ces vents avaient fait assez de dégâts pour que l’on installe des filets automatisés ainsi que des Centres de tri. Cependant, la guimauve était perdue. Un homme pleura deux fois.
Flell était nettoyé de l’intérieur. Il avait la désagréable impression que son cerveau était parti avec la guimauve. Peut être, pensait-il, son cerveau n’avait été que de la guimauve depuis le début. La foule se dispersait lentement et il se retrouvait seul au milieu d’une place, dans un état de néant, mais immobile cette fois.
Il prit une petite balle de vinyle en plein visage. Un peu de résineux coula du nez jusqu’à sa bouche. Par réflexe, ses yeux cherchèrent au sol et s’arrêtèrent sur une sphère colorée recouverte de coutures. Il vit passer une girafe, mais ignora cette information visuelle car elle devait être erronée. Puis une femme lui lança :

-Désolé Monsieur
-Blouahh…bh..… peuh, tenta-t-il de répondre.

Mais les mots furent emportés par le sang qui s’échappa de sa bouche, fila sur son menton et le long de son cou. Ils disparurent sous son t-shirt. La femme rit fortement. D’un rire totalement spontané, qui lui échappa sûrement. Elle portait une combinaison orange moulante aux motifs baroques dorés.
C’est quoi, elle fait du bobsleigh ? se demanda-t-il.
Elle s’excusa une seconde fois. Il saliva un maximum afin d’effectuer un bain de bouche sommaire, et lui cracha la mousse rougeâtre au visage. Il rit fortement à son tour, de manière totalement volontaire.
Un homme, habillé de la même tenue de bobsleigh, le bouscula immédiatement. Son visage était formé d’une grosse boursouflure blanche. Flell ne comprenait pas un mot de son interlocuteur, mais la prosodie était suffisamment éloquente. Il n’avait, malgré tout, aucune intention de s’excuser, ni de se battre. La situation était bloquée.
Il se pencha alors lentement et ramassa la balle colorée. Il prit les deux autres qui restaient dans les mains de la fille et les lança en l’air. Elles tourbillonnèrent selon une hyperbole parfaite et retombèrent dans ses mains. La tête-boursouflure de l’homme se changea un instant en petit sourire-lune et repris sa forme colérique. La femme essuya la salive dégoulinante avec les balles de l’homme.
Flell réitéra la pirouette, deux fois de suite. Le sourire-lune dura deux fois plus longtemps et la femme s’était débarrassée de la bave, même si une teinte rouge perdurait. Il relança les balles et les fit virevolter pendant quelques instants. Le sourire-lune qu’affichait l’homme pendant le petit spectacle persistait, mais superposé à la boursouflure que l’on apercevait sous la surface de peau. La femme regardait les balles qu’elle tenait. Elle les lança en l’air, le regard fixé sur Flell au fond des yeux. Il comprit et jeta aussi les siennes. Une sorte de danse frénétique pris l’homme, dont la boursouflure avait totalement disparu. Il se balançait en l’air et effectuait des pirouettes folles. Son corps était capable de contorsions que même la physique moderne ne pouvait prévoir.
C’est alors que Flell vit de nouveau cette girafe, il en fit tomber ses balles. Il ne put, cette fois, ignorer une information visuelle aussi évidente. Mais en reconsidérant les costumes de ses nouveaux amis, il put classer cette donnée comme une information-logique-et-normale. Un chapiteau bleu et blanc entra dans son champ de vision. Les arêtes, soulignées par des guirlandes en coton, clignotaient frénétiquement. Quelques reflets étaient visibles sur la toile tendue et rapiécée. D’autres personnages oranges débarquèrent, chacun portant un jouet, un instrument, un animal, un tube ou une grille de mots fléchés.

-Aaah, un kirkuce ! réalisa Flell.

Il fut projeté alors dans un monde connu et reconnaissable, ce qu’il regretta puisque la magie de ces derniers instants oniriques se ternit. Malgré tout, l’allégresse le prit et il disparu en dansant dans cette masse orange.

Les deux cadres vides posés devant lui, Loyel pleurait. Deux larmes roulaient sur le relief de ses joues. L’une venant de l’œil droit miraculeusement symétrique avec celle venant de l’œil gauche. Elles entrèrent par les commissures de ses lèvres au même instant. Il rit violement, d’un hurlement extatique.
Refusant sa perplexité, il frotta le contour triangulaire du cadre qui crissa sur le support en y laissant des rainures profondes. Puis il le balança vers l’ImAge. Le cadre se déboîta et vola en éclats. L’un d’eux retourna à son envoyeur et le griffa au front.
Furieux, Loyel se leva et bondit devant l’ImAge. Il s’irrita net. A ses pieds, les restes du cadre formaient une flèche sommaire. Elle désignait l’écran de l’ImAge. D’un mouvement furtif, il attrapa le cadre rectangulaire encore entier et baissa la tête. Il vit la flèche à travers le cadre. Il ne comprit pas aussitôt comment le cadre avait pu être rempli ! C’est pourquoi il le fit pivoter dans sa main et l’orienta vers la fenêtre. Il la voyait DANS le cadre maintenant. Il alla ouvrir la fenêtre et réitéra l’opération. Loyel pouvait maintenant voir le monde PAR le cadre. Cette découverte l’enthousiasma. Il se souvint alors de son voisin, le petit Timmy, qui fêtait son anniversaire. Il sortit illico-Prescott et se plaqua contre le mur de la demeure mitoyenne. Il pouvait déjà entendre les hurlements cinglés de cette famille de petits, par le hublot dont la vitre avait été baissé afin que le voisinage profite des ondes positives. Il sentit qu’une pulsion, autre que celle dictée par l’expérience en cours, le poussait à observer cette scène privée. Il se glissa au ralentit sous le hublot et brandit le cadre. Par une superbe rotation en pivot il se plaça face à la fête, le cadre devant les yeux. Il se mit sur la pointe des pieds et comme il s’y attendait, tout le monde était nu et baignait dans l’huile. Les cris s’enchaînaient en rythme, tandis que des flocons bleus d’amidon ne cessaient de tomber du ciel. Personne ne faisait attention à lui et il sentit que son excitation naissait de ce principe ; il nota mentalement de faire des recherches à ce sujet. Loyel pouvait souligner à sa guise les détails qu’il trouvait les plus intéressants dans cette scène agitée. En extirper une situation, un geste, une attitude qui passait inaperçue dans le tableau global. Il lui suffisait d’éloigner ou de rapprocher le cadre de ses yeux. Ce n’était d’ailleurs pas les multiples pénétrations, comme le tout venant l’imaginait, mais les oscillations des flocons accumulés sur cette mer huilâtre, qui le troublaient le plus. Ce mouvement régulier, né d’un chaos total de corps enchevêtrés, ainsi que la superposition du bleu profond des flocons sur le jaune translucide de la mer, lui causait la plus grande émotion. Il en lâcha le cadre. Une fois remit, il le récupéra et rentra chez lui.
Il comprit que le monde lui apparaissait différemment, qu’il pouvait choisir quelle partie de cet infini il voulait mettre en relief, grâce à un cadre. Il revint alors à la flèche et leva la tête sur l’appareil à ImAge. Le flux visuel de cette dernière était ’’cadrée’’ par l’appareil. Il couru prendre son mètre-atomique et nota mentalement les mesures précises de l’appareil.
Il s’enferma dans son atelier et en sortit épuisé, mais satisfait de ses efforts. Il tenait dans ses mains, précautionneusement, un très beau cadre au format 4/3, noir mat, vernis de deux couches. Il se plaça à une distance singulière de l’appareil à ImAge, cadra et regarda. Une émotion de trouble fit onduler son cerveau en percevant l’ImAge, dans SON cadre. Ses mains tremblaient et s’emplissaient de sueur. Il ferma les yeux et semblait tourner sur lui-même, mais sans bouger. Il baissa le bras et rouvrit les yeux. L’ImAge présentait une scène folklorique de kirkuce et de danse. Il vit apparaître le gros plan du visage d’un homme totalement hétérogène à cette foule uniforme orange. Cette vision le fit disparaître dans la salle de bain, le cadre serré étroitement dans la main.
Face au miroir, il se confronta au gros plan de son propre visage. Les axiomes de ses neurones vibraient et versaient leur neurotransmetteur un peu partout. Il sentit que sa tête tournait et malgré cela il leva le bras tenant le cadre. Il se vît en gros plan, DANS l’ImAge, et s’effondra sur le tapis blanc posé au milieu du sol albâtre……….

…tout est noir et tout flotte.. rien n’est visible mais tout est sensible… Des informations sont transmises puis traduites en valeurs affectées aux 3 variables des 500 000 unités de chaque cycle pour remplir cette obscurité de sensations…..

………..les yeux toujours fermés, il savait ce qui lui restait à faire. Loyel faisait défiler dans sa tête le chemin qui séparait son habitat, du bâtiment à produire l’ImAge. Puis il passa en revue un certain nombre de matériel, une sorte de liste à constituer, et de quoi tout transporter.
Il ouvrit les yeux et s’exécuta.

Blanchette entame sa descente. Elle sent son corps aspiré, tiré par le vide qui l’étourdit. La chute est longue. Le temps semble figé comme elle l’avait imaginé, mais au bout d’un quart d’heure elle commence à douter.
Pourquoi ne me suis-je pas violement fracassée au sol ?
Suis-je trop légère ?
Trop jeune ?
Trop jolie ?
Elle remarqua alors que les troncs des arbres lui étaient perpendiculaires. Elle chutait parallèlement à la cime des arbres et des toits en tuile rouge. Elle tombait donc parallèlement au sol. Dans une logique absolue, elle ne pourrait jamais le croiser, c’était bien la définition du parallélisme. Elle trouva cet axiome très embêtant. C’est à ce moment qu’elle vit rouler son ombre sur la terre d’un champ fraîchement labouré. Elle ne la reconnu pas aussitôt, car elle portait des ailes. Elle pensa fugacement que son esprit avait quitté son corps, avant même d’avoir atteint le sol, et donc que sa psyché n’avait pas résister à l’épreuve. Qu’elle était déjà morte, devenue un ange, ce qu’elle espérait secrètement le soir avant de se coucher. Oh non, sans motif religieux, aucun, mais elle trouve ça joli, un ange, Blanchette.
Cependant, un tiraillement au bas du dos la fit lever la tête. Elle découvrit un pélican qui la tenait par les fesses. Un petit con de pélican lui faisait rater son suicide. Elle n’en revenait pas que de telles choses puissent encore arriver dans le futur. Mais que font les instances responsables ? Elle tira la langue à l’oiseau puis une moue dubitative se dessina sur ses lèvres.

-Yo ! entendit-elle.

Blanchette regarda tout autour d’elle, mais ne vit que ce foutu pélican.

-Yo !

Elle n’avait pas rêvé. Bien que la situation était fort limite du point de vue du réalisme, elle était sûre d’avoir entendu « Yo ! ». Une nouvelle moue se forma sur son visage, mais différente de la première.

-Tsé j’pouvais pas t’laisser tomber maintenant. J’t’ai prise trop pour un saumon.

Elle dû se rendre à l’évidence : le pélican répondait à ses moues. Elle cria, afin que sa voix ne soit pas emportée avant d’atteindre l’oreille interne de l’oiseau :

-Je suis Blanchette, et j’aimerai mourir !

Il ne se passa rien. Déçue, elle fit la moue.

-J’capte pas ton langage articulé, tu dois me mouer.

Blanchette réfléchit. Puis elle enchaîna des moues avec une grande dextérité et un grand naturel.

-Bah voilà ma conne. Mais mes gosses, ils ont les crocs, parce qu’ils ont des crocs. Donc c’est eux qui vont s’occuper d’toi.

Les moues s’enchaînèrent à toute vitesse. Blanchette devenait Rougette et se débattait.

-Wesh tu peux rien faire ma conne, chui trop puissant.

Elle jetait ses membres dans tous les sens, et sa main gauche agrippa le bec. Elle fit glisser le bout de ses doigts à l’intérieur et tâtonna. Elle sentit une matière visqueuse, froide et granulée. Mais elle ne pouvait pas l’attraper. Elle tendit ses muscles abdominaux, se redressa en enfournant sa main entière dans le bec. Elle pu saisir un tube vivant et visqueux. Elle tira d’un coup sec. L’oiseau de mauvais augure dû laisser échapper le gros poisson. Elle failli le gober d’un coup quand …

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