Vunion Lautrec, chapitre 13 [1101]

Il lui rendit un sourire qui se figea aussitôt quand il vit que le rose ambiant virait au vert émeraude. Ce phénomène assez anodin somme toute, le fit paniquer. Il se prit la tête à deux mains et enfonça ses paumes dans ses yeux. Il frottait très fort et rouvrait les yeux de temps en temps, afin de vérifier que sa vision continuait à lui jouer des tours. Quand tout fut vert, il chercha à se calmer en respirant profondément. Ce ne fut que la main qu’elle posa sur son épaule qui le rassura complètement.

-Ce n’est qu’un colorant de vision, je sais qu’on en parle peu car les gens n’y voient aucun intérêt, mais c’est sans danger prouvé. J’avais peur que mon intérieur vous lasse.
-Votre intérieur ne me lasse pas, mais je suis heureux de faire cette découverte.
-Il existe d’ailleurs une infinité de coloris, puisque vous pouvez faire les mélanges vous-mêmes ! C’est assez drôle à l’usage, et ça vous évite de déprimer si tôt venu les premiers jours de l’hiver dans nos contrées. Bien sûr si nous habitions en Guadeloupe… Il y a même un bloqueur chimique, afin de vous empêcher de créer un colorant noir opaque, qui vous rendrait instantanément aveugle. Et comment serait-il possible de faire une nouvelle préparation, pour se tirer de ce mauvais œil, une fois devenu aveugle ?!
-Je vois qu’ils ont pensé à tout.
-Ils sont assez forts, ce sont des pros.
-Mais étant un professionnel aussi dans mon domaine, je ne vous lâcherai pas d’une santiag.
-J’avais compris cela en vous voyant arriver. Mais je suis désolée de vous décevoir, mon moral est au plus haut, et ce, sans utiliser de colorant, malgré la grisaille ambiante. J’ai tout de même prévu un lit d’appoint car je n’ai aucunement envie de me fâcher ou d’user de violence contre vous.
-C’est aimable.

Il s’installa dans le lit vivant et chaud qui l’absorba aussitôt. Est-il besoin de préciser qu’il était rose, même s’il le voyait vert ? Ce système d’absorption permettait de retrouver le confort et les sensations du sein maternel, ce qui réduisait de 90% les difficultés à s’endormir. De plus, la structure dense et d’une conductivité acoustique parfaite isolait le dormeur de tout bruit perturbant. Les ondes sonores le traversaient sans jamais entrer en résonance avec quoi que ce soit, d’où un silence total. Les voisins pouvaient s’en donner à cœur joie.
D’ailleurs l’appartement limitrophe était bondé de foucards barbouillés avec des couleurs criardes tel que le bleu pâle, le jaune pâle ou encore un mauve pâle violent. Ils s’agitaient au son endiablé de spots qui déversaient une lumière argentée. Leurs bras se mélangeaient et on ne distinguait déjà plus les possesseurs de telle ou telle jambe.
Dans la nuit, la vie naturelle s’était endormie. Un lapin était blottit contre une fougère, un frelon dormait en volant sous une fougère et un bébé fougère dormait sous l’aile de sa mère. Tous étaient enveloppés d’obscurité bienveillante. Ils devaient ressentir la même plénitude que Flell recouvrant la mémoire de sa gestation. Il rêva toute la nuit, d’un long songe éternel répondant au pourquoi de la vie.
Mais la sensation qu’il eut au réveil était tellement fugace qu’il ne pouvait offrir la réponse à l’humanité. Il savait, il comprenait le sens profond des choses sans pouvoir l’articuler, le rendre concret et ainsi le communiquer. Il était déçu.
Cependant il oublia bien vite ces questions vaines, pour reporter son attention sur l’objet de sa mission. Elle était déjà debout et tourna la tête vers lui quand il se redressa dans son lit. Elle lui sourit chaleureusement et l’invita à table pour se restaurer. Un petit déjeuné copieux n’était pas de refus.

Ils apprécièrent cette matinée ensoleillée et calme, les rideaux ouverts afin de profiter de la lumière blanche du soleil. Ils se remplirent bien l’estomac tout en discutant longtemps de rien, de vascularité, de personnalité, de mandibules, de rires, de tristesse, d’interrogations et d’eux. Ce moment fut simple et doux, en dehors du temps. Ils ne l’oublieront jamais.

Cette fois il ne passa qu’une couche de vernis sur le cadre triangulaire qu’il achevait de constituer. Mais le résultat fut le même : poubelle automatique face à trop de perplexité.
Loyel alla alors se divertir devant l’ImAge pour laisser son subconscient digérer toute cette conceptualisation. La fiction visuelle infinie de l’ImAge permettait à tout le monde d’oublier son quotidien et de pratiquer l’identification. Ainsi on trouvait des voies à emprunter afin de résoudre ses propres problèmes, par mimétisme, même de manière non consciente. L’ImAge, et la fiction qu’elle renfermait, permettait des connections particulières entre l’inconscient et le conscient de tout esprit intelligent. C’est sur ce principe que reposait l’effet thérapeutique de l’ImAge.
Il se laissa donc aller un temps, permettant à ses synapses un relâchement qu’elles n’avaient pas connues depuis un long moment. Tout concept, ou idée nouvelle, avait été bloqué chimiquement pendant cette période d’intense activité neuronale. Les agrégats électriques subconscients pouvaient enfin se laisser emporter dans les flux de l’esprit, et permettre la formation de connections inattendues. C’était comme-ci tous ses neurones, immobilisés trop longtemps, recommençaient à faire circuler les impulsions électriques et à communiquer. Mais l’avantage tenait principalement dans le retour d’une activité hasardeuse de pensée. Celle qui permet l’imagination et donc la recherche, la création. Qui nécessite, après ce principe de fourmillement, un esprit intègre pour classer, trier, ordonner et donner du sens à tout cela.
Il ne se rendit compte de rien, en se levant pour aller uriner une bonne vessie pleine, mais une idée était en formation. Des éléments se rapprochaient les uns des autres, et allaient lui ouvrir de nouvelles portes.
Il fit pivoter la paroi du vestiaire à excrétion, et se plaça en position urinaire. Il pouvait, simplement en déplaçant ses épaules vers l’avant, donner l’information au vestiaire qu’il souhaitait faire un recyclage de sueur. Mais ses épaules ne bougèrent pas et il vida sa vessie. C’est en refermant la paroi, soulagé, qu’il sentit une pointe dans son esprit…

Le central venait d’informer Flell que subitement l’affaire avait été classée. Il devait partir et l’oublier. Maintenant affecté à un drancing-wrench des plus inintéressant ; il sentit que cette nouvelle attristait aussi Blanchette, mais ne pouvait rien y faire, c’était sa fonction.
Blanchette sentit une angoisse monter en elle en l’absence de Flell. Elle réalisa alors ce que devait être le malaise qui pourrait la conduire à accomplir sa fonction. Elle comprit que c’est ce vide qui pourrait la tuer.
En traînant le pas jusqu’à son bureau, Flell ne pouvait se douter que l’affaire précédente venait de reprendre son cours, paradoxalement par sa clôture si soudaine. Seulement cette fois, plus personne n’y serait affecté et le dénouement serait sûrement fatal.
En interrogeant sa nouvelle plaignante il se surprit à lui enlever la tête et à la remplacer par celle de Blanchette. Puis ses questions dévièrent et il entama un dialogue fictif. Ce n’est que le tiraillement de son interlocutrice sur le revers de sa veste puis sur sa joue qui le fit revenir à une certaine réalité. La plaignante se plaignait toujours, mais de lui cette fois. Il lui rendit sa tête, oublia la magie de la vie et reprit sa fonction dans le monde.
Blanchette ne se sentait pas bien. Elle avait découvert quelque chose et le monde le lui avait aussitôt retirée. Elle évitait de penser au petit déjeuner, car les larmes roulaient immédiatement sur ses joues. Elle se dit qu’elle devait sortir, et eut le désir d’acheter un objet bleu ! Elle n’avait besoin de rien, elle ne savait même pas quel objet choisir, mais elle voulait quelque chose de bleu à introduire dans son monde rose. Elle se rendit pour la première fois de sa courte vie à la Halle bleue. Par réflexe, depuis une dizaine d’années, elle évitait toutes les Halles en dehors de la Halle rose bien sûr.
Elle découvrit alors un univers qu’elle ne soupçonnait pas, et surtout, qui lui plaisait. Mais pourquoi s’être restreinte si longtemps à une partie seulement du monde ?!? Elle se réprimanda mentalement de cette attitude fermée, assez violement, si bien qu’une partie de ses remontrances sortirent par sa bouche, et choquèrent deux petites vieilles fripées. Elles s’éloignèrent en faisant des gestes ridicules avec les mains.
Ce rejet, par deux vieilles pompes, la regonfla, et elle sortit de la Halle bleue avec 3 objets ! Une vraie révolution dans sa vie. Elle était fière d’avoir fait l’acquisition d’un hémisphère chaloupé, d’une crénelle simple et d’un distandeur hermétique. Elle imaginait d’ailleurs très bien ce dernier face à son tableau de Manelle.
Ravie, Blanchette traversa la coupole et tourna sans s’en rendre compte la tête vers la Halle rose. Ses yeux s’écarquillèrent quand elle vit…

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