Jukin 3

03. Ce matin, Jukin s’est souvenu de la veille.

C’était une journée extraordinaire. Une de celles dont on se souvient. Une pour laquelle on laisse filer les suivantes uniquement à se remémorer comme c’était parfait. Dès le réveil, les choses s’étaient enchaînées à merveille. Un soleil rayonnait dans son cœur. Le petit dej’ fût pris devant la fenêtre grande ouverte afin de profiter de l’odeur de l’air. La saveur du jus d’orange pressé et des tartines grillées à la confiture de framboise n’en était que meilleure. Habillé légèrement, il sortit faire un tour dans le parc tout près de chez lui. Il souriait en voyant des chiens ramasser des balles, des enfants tomber ou de jeunes amoureux s’embrasser.

Il trottina gaiement à travers les allées jusqu’à ce que les cris d’enfants et les rires de mamans ne s’estompent. Il rejoignit la ville et tourna à un coin de rue. Un bonhomme était coincé dans une grande boîte invisible. Il tenta de l’aider et réalisa alors qu’il s’agissait d’un mime. Ils rirent tous les deux quand il lui rendit son bras. En fait, il y avait un festival de théâtre de rue. Jukin pu y profiter des jongleurs en tenue de bobsleigh, des clowns sans nez rouge et des chanteurs à la petite semaine. Ca respirait la joie de vivre. Toujours le sourire aux lèvres, il décida de se remplir le ventre. Il trouva une crêperie déserte et s’installa tout au fond. On pouvait y confectionner ses crêpes personnalisées.

C’était jour de fête, alors il se permit toutes les folies. Il prit deux crêpes salées : la première recouverte de beurre normand y mêlait cacahuètes de Strasbourg, crème épaisse et cubes de viande d’épaule de raton laveur. La seconde, beaucoup plus sobre, avait été trempée dans l’huile d’olive et simplement saupoudrée de tétons parfumés. Pour le dessert, il se laissa tenté par la spécialité du chef : deux bananes imbibées de coulis de pistache montées en cornes sur la tête du cuisinier. On devait se rendre en arrière cuisine pour les déguster. Jukin ne regretta pas son choix. Afin d’éviter de sombrer suite à ce copieux repas, il bu un coup de cidre et reparti en excursion. Il s’engouffra sous un porche où des hommes parlaient à voix basse. Les pavés défoncés étaient glissants. Il poursuivit au hasard et déboucha sur un terrain vague. Une grande étendue de terre ou quelques touffes de mauvaise herbe dépassaient. On aurait cru l’ancien cimetière de vieux bâtiments car ça et là on devinait des briques et des pierres à moitié cassés. C’était l’apothéose. Jukin se sentit un peu bête, mais il ne pu retenir les larmes qui montaient à ses yeux. Il du les laisser ruisseler sur ses joues quand il découvrit une petite marre saumâtre un peu plus loin. Son esprit commençait déjà à vibrer.
Il s’élança du trottoir et posa son premier pas qui s’enfonça dans la terre. Son autre pied craqua en se heurtant à une pierre. Jukin jubilait. Il fit d’autres pas en titubant avant de se vautrer le visage en avant et la bouche grande ouverte. En s’écrasant au sol, il avala un pissenlit par ses racines. Il rampa jusqu’à la marre et frissonnait à chaque fois qu’un de ses os crissait sur un bout de tuile dur. Il plongea ses mains dans le liquide gluant et en aspergea des mottes de terre qu’il mélangea avec. Soudain il bondit et projeta son dos sur un agglo pointu. Les deux se fracassèrent. Une fois redressé, il commença à barbouiller la boue toute fraîche sur lui. Fou, il trempa directement son pied terreux dans la marre et en étala la mixture sur sa jambe gauche. Il se laissa choir volontairement pour se rouler aux 4 points cardinaux. Ses membres étaient libérés de sa conscience et pouvaient ainsi effectuer les mouvements les plus interdits. Il se tordait de bonheur en sentant ses membres pénétrer la terre meuble ou s’écraser douloureusement contre une pierre. Toutes les tensions, les frustrations de son existence s’évaporaient. Épuisé, il finit par s’immobiliser sur le dos. Un nuage de vapeur d’eau quittait sa gorge. Il se traîna jusqu’à un reste de banc en bois au bord du terrain vague. Sa journée s’acheva apaisé, le regard dans le vide. Les derniers rayons du soleil s’évanouissaient au loin.

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