Jukin 27

Ce matin, Jukin ghgahhgegrdrghjgh.
titre proposé par Tim

Un profond enthousiasme bouillait en lui. Comme des spasmes de joie dans tout le corps. Il avait hâte. Cependant, il ne savait pas de quoi. Aucun futur évènement inscrit dans son calendrier ne pouvait engendrer d’envie particulière. Ses mains s’agitaient frénétiquement quand les bouffées de bonheur débordaient. Une énergie raisonnait en lui.

Poussé par cette motivation, il s’installa à la table du séjour devant le coffret vitré de sa collection de peignes. Depuis longtemps, il devait les dépoussiérer et remettre un coup de neuf au coffret. Après avoir ôté la vitre, il les sortit un à un et les déposa bien alignés sur la table. A l’aide d’une époussette aux plumes délicates, il frotta la poussière qui se déposait en tas. D’une allure dynamique, il accumula un joli monticule, lorsque sa motivation disparut. Il n’était pas abattu ni déprimé, mais ne ressentait plus cette ondulation de plaisir qui le poussait à agir si facilement. La remise en état de son coffret ne lui apparaissait subitement plus indispensable ni agréable à faire.

C’est alors qu’il agita ses doigts, par petits mouvements rapides. Il leva les mains vers son visage et se mit à tapoter ses lèvres alternativement avec le plat des doigts ou les ongles. Ses yeux se plissèrent, il sourit tout en continuant à agiter tous ses doigts. Cette forme précise faisait monter à nouveau en lui la hâte d’évènements fantômes. La motivation était revenue. Rapidement, le coffret fut flambant neuf. Afin de s’assurer qu’il y avait une causalité entre la forme et son état, il l’invoqua volontairement. Aussitôt le plaisir dégagé le galvanisait. Toutes ces tâches pénibles repoussées au lendemain venaient se présenter, souriantes. Un nom surgit des circonvolutions de son crâne, comme une évidence : la freedrug. En y réfléchissant, ce terme emprunté de l’anglais était idéal. Il synthétisait tous les aspects de sa découverte. A la fois un euphorisant (drug) obtenu gratuitement (free), par autosuggestion en adoptant la forme. Mais aussi un moyen de se libérer (free) des drogues (drug). Jusqu’à présent aucune addiction ne lui avait fait ressentir de manque quand il n’en prenait plus. Et sous les effets de sa dernière prise, il décida d’aller dans son jardin où il devait, depuis plusieurs saisons, attacher son gazon.

Cette tâche harassante en décourageait plus d’un, et son voisin Sirunyk était justement en train de lutter contre lui-même pour avancer le chantier. Sur le point d’abandonner, il entendit son insondable voisin Jukin sortir de chez lui. Il découvrit dans son regard une étrange lueur et le vit s’engouffrer dans son cabanon pour en ressortir aussitôt avec une boîte remplie de colliers à gazon. Il allait attacher son gazon et il semblait plein d’entrain ! Sirunyk était pour le moins décontenancé. Alors au lieu de rentrer, abattu, il décida d’observer. Son voisin était déjà à genoux, la loupe de grossissement spécifique installée au front. Il enchaînait les poignées d’herbes avec allégresse.
Jukin n’éprouvait aucune difficulté à recommencer en permanence ses nœuds malgré les nombreux ratages nécessaires à cette entreprise. C’était bien la première fois. Il entendit un bougonnement familier provenant du mur mitoyen. Sentant un regard pesant, il leva la tête. Sirunyk détourna le regard. En bonne disposition, Jukin se releva et s’avança en sa direction. Le voisin affectait déjà de reprendre à contre cœur l’attachement de sa pelouse. Jukin le voyait se forcer et s’énerver au moindre nœud à refaire. Il décida alors de l’interpeller.

_Voisin Sirunyk. J’ai peut être quelque chose qui pourrait vous aider.
_Ah oui ? lança-t-il en se relevant, feignant l’indifférence.
_Je suis prêt à vous transmettre la freedrug.
_Mais qu’est ce que c’est que ça enfin ! Ca ne me regarde pas, lâcha-t-il outré, reculant pour bien signifier qu’il n’avait rien à voir avec cela.
_Ne vous inquiétez pas, le rassura aussitôt Jukin. Ce n’est pas ce que vous croyez.

Et avant même que Sirunyk ne puisse réagir, Jukin avait sauté le muret et lui tenait les mains. Il lui faisait bouger les doigts ce qui augmentait sa crispation. Réalisant qu’il l’effrayait, Jukin décida de faire une démonstration. Sirunyk continua à reculer, faisant une grimace de dégoût. Toutefois il était suffisamment intrigué pour ne pas fuir totalement.
Quand la bulle d’enthousiasme fut pleine, Jukin se pencha et fit quelques nœuds du gazon de Sirunyk. Ce dernier était sidéré à l’idée qu’un individu puisse avoir le courage de réaliser ne serait ce que quelques nœuds d’un gazon qui n’était pas le sien.
Devant une telle prouesse et poussé par la jalousie, il oublia ses a priori et tenta l’expérience. Timidement il amena ses doigts à sa bouche et commença à tapoter. Voyant Jukin l’encourager du regard, il fit alterner ses doigts, comme des vagues successives, et ajouta un peu de frénésie. C’est suite à une expiration nasale que la boule de feu se forma dans son estomac. L’euphorie le gagnait, faisant plisser ses yeux et dessinant un sourire à ses lèvres. L’énergie gonflait ses reins et effaçait son impatience. La freedrug venait de prendre possession de lui, le libérant du poids du réel.
Sirunyk se vautra dans l’herbe comme un porcelet. Il enchaînait les nœuds malgré les échecs, sans s’énerver. Un instant, il leva les yeux sur son voisin, le remercia sincèrement et se remit à la tâche.
Satisfait, Jukin se laissa planer jusqu’à l’herbe de son jardin. Il se sentait encore plus heureux en offrant le cadeau de sa découverte que d’avoir fait la découverte elle-même. C’est donc lentement qu’il poursuivit d’attacher son gazon. Sirunyk acheva rapidement et sortit de chez lui. En savourant l’odeur du jardin, la fraîcheur revigorante de cette merveilleuse journée. Jukin s’offrit même le luxe de terminer sans les effets de la freedrug.

Finalement il partit faire un tour en ville après avoir percé toutes les poussières du séjour. Ce qu’il appréciait le plus avec sa nouvelle découverte, c’était de ne pas ressentir le besoin d’en prendre aussitôt les effets estompés. Il faisait toujours bon malgré le jour déclinant. Les larges faisceaux de lumière orangée venaient frapper les bâtiments qui renvoyaient des masses contrastées d’ombres joyeuses. Depuis les collines, la ville apparaissait comme un zèbre ensanglanté. D’ailleurs, l’animal palpitait. Jukin sentait une électricité inhabituelle dans l’air. Les rues encore grouillantes déversaient une foule détendue mais dynamique.
Plongeant dans la rue principale depuis un petit boyau désert, il crut apercevoir une jeune femme prendre de la freedrug. D’ailleurs, celle-ci le dévisagea un instant avant de sourire et se mettre à l’applaudir. Les passants alentour se retournèrent, sourirent à leur tour et tous l’applaudir un instant avant de reprendre leurs activités. Un homme le tapa amicalement dans le dos. Un « wouw ! » enthousiaste lui parvint depuis un groupe de gens sur sa gauche. La freedrug s’était répandue comme une traînée de poudre. La ville entière devait déjà profiter de sa découverte. Il marchait maintenant, saluant humblement les gens qui l’applaudissaient pour le remercier. En le frôlant, une mère le félicita d’avoir sorti son fils des drogues dures. Quelques jeunes gens prirent un peu de freedrug avec leur grand-mère. Ils applaudirent chaleureusement à son passage. Une main ferme le saisit au biceps. Il se retrouva aussitôt dans une cour sombre, entouré d’hommes sévères au faciès italien. Le plus petit d’entre eux reposait sur une chaise XVIIIème installée au centre. Il s’adressa d’une voix posée mais hautaine et menaçante.

_ J’espèle qué vous léalisez l’étendoue des dégats. Et qué vous avez l’intention dé lélaper cette glave eleur.
_ Que…. ?
_Les gens ne sont plous voulnélables à la déplime et lé malché dé la dlogue s’est éffondlé pal votle faute, précisa-t-il avant de faire signe à ses sbires.

Ils attrapèrent chacun un bras et placèrent leur pied sous son aisselle avant de tordre atrocement ses os. Jukin toujours euphorique n’avait pas encore intégré qu’on l’agressait. La douleur fut si soudaine et si terrible qu’il crut son âme se déchirer. Il hurla comme jamais. De souffrance comme d’être arraché au monde délicieux dans lequel il évoluait pour finir traîné rugueusement dans cet univers glacé qui n’était pas le sien.

_Êtes vous plêt à collaborer maintenant ?

Jukin était dévasté. Il savait qu’il n’avait pas le courage de résister à la torture, ni de faire face à une telle organisation. Inventeur inspiré, il n’avait pas le panache d’un révolutionnaire. La mort dans l’âme, au bord des larmes, il répondit d’un oui blessé à peine audible.

_Yé vois qué vous complenez vite. Vous n’aulez qu’à discléditer votle découvelte aux yeux de tous. Le maile vous y aidela, il est au coulant.

Aussi brusquement qu’ils l’avaient entraîné dans cette cour, ils disparurent sans laisser de trace. Et pour le narguer méchamment, le dernier sbire prit un peu de freedrug avant de glisser derrière le mur.

L’affaire se régla sans vague. Jukin eut l’appui du maire pour organiser une conférence évènement dans le plus grand stade de la ville. Retransmis en direct à la télévision, tous les habitants découvrirent, médusés, les faux effets possibles de la freedrug. Un handicapé mental et moteur sévère avait été amené et désigné comme un individu bloqué en drug. L’argument fatal. Même suite à une prise normale, on pouvait soit disant rester bloqué ainsi. Le choc assimilé, la peur devant cet homme déformé fit le reste. Les prises stoppèrent. Jukin n’entendit plus jamais parler des hommes de l’ombre. N’ayant aucun effet addictif, les gens perdirent aussitôt l’habitude, avant d’oublier complètement. D’oublier complètement qu’ils avaient été libres.

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