Jukin 25, c’est rétrograde

25. Ce matin, Jukin marche à l’envers.
(titre proposé par Violaine)

Tout avait commencé au sortir du lit. Une seconde d’inattention, une légère variation d’un facteur imperceptible, une ombre encore planante sur son inconscient ou une simple poussière du hasard l’avait amené ce jour précis, à cet instant crucial, à se lever face à son lit. Le contraire de son habitude. Malheureusement, le poids des rituels l’avait aussitôt raccroché au rail du quotidien, avant même qu’il ne se retourne. A peine redressé, il s’était mis à marcher en direction de sa salle de bain, comme tous les matins. Les automatismes reprirent le dessus, mais il marchait à l’envers.

Décalé de 180° jusqu’au matin suivant, il décida qu’il passerait tout de même sa journée normalement. Avant de s’engouffrer dos au salon, il prit la précaution de se confectionner une affichette. Placée judicieusement, elle l’empêcherait de rééditer la même erreur le matin prochain.

Jukin se sentait téléguidé par son corps, bien que tout se passât évidement dans sa tête. Pour effectuer les gestes quotidiens les plus simples, il devait mettre sans cesse à l’épreuve la souplesse de son buste. Ainsi, il avait l’impression que son intérieur était très mal conçu, que tous les objets étaient justement disposés là où ils étaient le plus difficiles à atteindre. Son propre corps lui faisant toujours obstacle. Il trouva un seul avantage à marcher à l’envers : Lorsque l’on se cogne, ça fait moins mal sur les fesses que sur le nez.

C’est quand il eut réussi à s’habiller et finir son petit déjeuner qu’un évènement lui mit la puce à l’oreille. En effet, il eut la soudaine envie de sortir pour se rendre chez le marchand de modélisme. Ce besoin lui était curieux car après son petit déjeuner, il avait pour habitude de se calfeutrer dans une grosse combinaison orange et de se blottir près du radiateur, le visage écrasé contre la fenêtre du séjour. Il éprouvait un plaisir immense par le contraste de température entre sa tête et son corps. Et pour la première fois, ce désir était parasité par une idée. Car il ne s’agissait pas d’une envie de sortir, mais bien d’une idée de sortir qui lui était comme imposée par un nouveau programme. Ne pouvant obéir qu’à lui-même, il sortit à l’envers et à contrecœur.

Le modéliste n’habitait pas loin heureusement, alors il arriva vite dans sa boutique sale. Personne n’achetait plus de maquette. Si bien que la poussière s’en donnait à cœur joie. Elle proliférait partout et se durcissait en formant des croûtes grises impossibles à enlever. Dans les creux infimes de la matière venaient adhérer les plus petites particules de la poussière, sur lesquelles s’agglutinaient de plus gros grains gris. Ainsi les croûtes poussiéreuses pouvaient être considérées comme un prolongement des objets eux-mêmes, mais un prolongement maladif. C’était le fameux cancer des objets. Jukin se demanda alors pourquoi et comment ce magasin pouvait encore être ouvert. Et que diable venait-il faire ici ?

Le modéliste arriva alors. Un type maigre, avec une immense barbe, tout défroqué. On aurait dit un druide sans robe. Presque un clochard finalement. Mais son laisser-aller tenait plus de celui d’un savant fou que d’un SDF. Bien entendu, la clochette de la porte n’avait pas sonné, puisqu’elle était remplie de poussière. Krak, le nom sous lequel on connaissait le modéliste, regardait Jukin comme s’il l’attendait, bien qu’il ne puisse même pas savoir qu’il était entré.
_ Ca à l’air d’aller, lança-t-il tout de go avant d’ajouter, exception faite de l’erreur de rotation du buste.
Jukin était décontenancé, il ne put qu’affirmer.
_ Oui.
Krak, l’air complice, lui glissa alors :
_ C’est une erreur que je fais souvent. Vous savez, le genre de mauvais pli que l’on prend et qu’il est impossible de corriger ensuite.
_ Je suis désolé, mais de quoi parlez vous ?
_ Vous savez il y a beaucoup de contrôles. La première fois, j’ai fait cette erreur et comme elle était mineure, mon instructeur m’a laissé continuer afin de me concentrer sur les bases. Malheureusement, j’ai enregistré cette étape et je lutte sans cesse pour me corriger, précisa Krak.
_ Mais enfin de quels contrôles parlez vous ?
_ De vos contrôles mon ami.
_ Bon, vous allez devoir arrêter immédiatement de faire comme si tout cela était normal, s’énerva Jukin.
_Tout ceci est normal voyons. Vous êtes câblé. Et je m’en suis personnellement chargé, et non pas un de mes assistants.
_Vous êtes à deux doigts de la correction papi, cria Jukin sèchement. Qui êtes vous et que fais-je ici ?
Krak décida de se reculer, par prudence. Il l’étudia brièvement, pensif. Il donnait l’impression de choisir ce qu’il pouvait dire de ce qu’il ne pouvait pas.
_ Monsieur, je suis un des plus grands spécialistes en modélisme. Comme vous le remarquez, cette discipline ne marche pas fort. Elle est pourtant ma passion. Déprimé, au fond du trou, on est venu me chercher. Un riche personnage avait eu vent de ma réputation. C’est le tournant de mon existence. Il a ouvert pour moi une voie nouvelle, certes illégale, mais d’un avenir radieux. Je suis désormais LE spécialiste en modélisme humain.
Jukin accusa le coup. Il hésitait entre incrédulité et folie. Le barbu ne lui laissa pas le temps de choisir.
_ Les plus riches fous viennent prendre commande ici même. Monsieur, vous avez l’honneur d’avoir été acheté, pour être radiocommandé par…
Crac, firent les phalanges de Jukin sur le menton de Krak. Il ne s’attendait pas du tout à cela, car il avait activé comme toujours la commande de passivité.
Pourtant son câblage était parfait. La seule explication possible était presque saugrenue. Cette personne devait avoir une structure cérébrale différente. Soit mutante, soit non humaine.

Une fois cette pensée passée à travers son esprit en un éclair, il se rua sur le boîtier de commande. Affalé derrière le comptoir, Jukin ne pouvait pas le voir. Mais il entreprenait de le contourner aussi vite que la marche inversée le lui permettait. Krak bougea des contrôles, ce qui fit accélérer Jukin. Apparemment, ce n’était pas ce qu’il espérait. Rien ne correspondait. Enervé, il tritura violemment les manettes et les boutons. Jukin vrilla et retrouva sa marche avant. Dans le même temps, Krak lui fit involontairement saisir un modèle d’avion de guerre. Malgré lui, Jukin plongea vers le modéliste affolé, brandissant une superbe maquette de Spitfire. Il empoigna le savant fou et le souleva. Krak continuait malheureusement d’agiter les commandes. Son câblage était sans doute parfait, mais les connexions habituelles du cerveau n’étaient pas les mêmes dans le crâne de Jukin. Ce dernier retourna le modéliste et avec la force d’un robot lui inséra profondément l’avion dans le cul. Krak lâcha la commande.
Jukin s’immobilisa et découvrit une radiocommande à côté de l’empreinte où avait reposé l’avion dans la poussière. Il n’était pas du tout content d’avoir été ainsi manipulé, alors il s’en saisit, sans trop savoir qu’en faire. Krak n’osait pas bouger, malgré sa posture ridicule. On devinait la queue de l’appareil militaire qui sortait légèrement entre ses jambes. C’est alors qu’une flamme bleue jaillit. Jukin avait pressé la commande des gaz ! Le spécialiste en modélisme n’usurpait pas sa réputation. C’était du très bon travail. L’avion volait parfaitement, et lui avec.
Jukin lui fit faire quelques tours entre les étagères avant d’entamer les acrobaties. Il apprenait très vite le maniement. Les hurlements de Krak n’entamaient en rien son enthousiasme. Cependant il fit une petite erreur, et dans l’étroitesse du magasin, elle fût aussitôt sanctionnée. Le modéliste s’écrasa sans parachute dans les maquettes de bulldozer. Dès l’impact du moteur brûlant, la poussière prit feu. Jukin comprit très vite que les choses prenaient une mauvaise tournure et sortit aussitôt. Heureusement, car toute cette poudre grise s’embrasa à la vitesse d’un avion à réaction.

Les pompiers arrivèrent relativement vite sur les lieux, mais le principal avait brûlé. En fait le feu s’était éteint rapidement de lui-même, une fois que la poussière et les maquettes qui y étaient fusionnées avaient été consumé.
Après enquête, le chef pompier conclut qu’il y avait eut tellement de poussière que c’était un miracle que tout n’avait pas encore flambé. C’était donc un accident par négligence d’entretien.
Jukin put rentrer chez lui, la tête vide. Il avait encore cette impression désagréable que quelqu’un le manipulait. Que ses actes n’étaient pas dus à ses décisions propres, mais au plan et au choix d’un grand malade. Quel pourrait en être le but, là il n’avait pas de réponse. Mais il espérait que cette impression disparaîtrait rapidement.

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