Jukin 26, c’est tube

26. Ce matin, Jukin est sourd-muet.
(titre proposé par Marion)

Étrangement, aucune palissade, aucun grillage ou barbelé pour retenir les curieux. Jukin s’avança, méfiant. Outre les machines qui s’affairaient bruyamment, un bassin central était dégagé, depuis lequel un immense tube horizontal partait. A son entrée, une jeune femme aux cheveux blancs portant une blouse bleue de laboratoire, semblait monter la garde. Personne d’autre n’étant en vue, il se dirigea droit sur elle. Fatigué, il avançait lentement.

Toute la nuit, le vrombissement de la grue, réveillé. Les saccades du marteau piqueur, encore réveillé. Le fracassement du bulldozer, toujours réveillé. Le petit matin avait fait son entrée en scène et il avait eu cette désagréable impression de ne pas avoir fermé l’œil de la nuit. Comme traversant un désert de sommeil pour finir épuisé sur le rivage du jour. Pour couronner le tout, sa tête était prise dans un étau de douleur.
Sur les chantiers ils engageaient systématiquement une équipe supplémentaire de types qui venaient de tellement loin, qu’ils se levaient là bas quand on se couchait ici. Le vacarme infernal avait été incessant depuis la veille. « Et pour construire quoi d’ailleurs ? », s’était demandé Jukin. « Qu’est ce qui les poussaient à cet acharnement ? » Il était alors parti découvrir ce qui valait qu’on lui gâche sa paisible existence.

En descendant mollement la rue devant chez lui, il avait cherché à deviner l’épicentre du bruit. Remontant cette même rue, son voisin Sirunyk l’interrompit alors par politesse :
– Bonjour, vous allez bien ?
Voyant les lèvres de Sirunyk bouger, par réflexe social, Jukin eut l’intention de lui répondre. Cependant, les effets sonores du chantier étaient bien plus profonds qu’il ne l’avait imaginé. Car en effet, il signa. Il répondit de façon courtoise, mais en langage des signes. Jukin comprit très vite le mécanisme linguistique responsable de son état. Au tréfonds de son esprit, des expressions telles que ‘clair de lune’ ou ‘jambon beurre’ étaient fixées. Ainsi le syntagme figé ‘sourd muet’ était tellement ancré en lui que sa surdité soudaine l’avait automatiquement rendu muet. Quand il voulait parler, les sons sortaient par ses mains. Sirunyk avait levé un sourcil, mi surpris, mi énervé avant de poursuivre sa route. Un énorme bruit d’éboulis de pierre avait donné aussitôt une direction précise à suivre pour Jukin. Le chantier s’averra proche de chez lui.

Juste avant de s’informer auprès de la gardienne, sa condition se rappela à lui. Trop tard. Ses mains vinrent accompagner les rictus de sa face. Il lui signa « bonjour » avant de demander ce qui se passait. Mais à son grand étonnement, Suzanne le comprit et lui répondit avec les mains.
_Enchantée. Moi aussi je suis muette à cause de ma surdité. Ce bruit permanent au-delà du seuil de la douleur depuis hier a fait sauter mon ouïe. La ville tente une expérience sur la population dans ce tube. Vous pouvez entrer si vous le désirez, signa-t-elle en désignant l’énorme bouche d’entrée.
Tout en métal, un simple rivet faisait la taille du poing. L’épaisseur était celle d’une vache. La paroi aussi lisse que du marbre mouillé était teinté de bleu dans une masse grise aux reflets roses. Tout semblait en acier, et bien que le métal soit froid, le tunnel sans fin apparut accueillant pour Jukin, comme s’il l’appelait. Il revint à la femme qui, sans être d’une beauté évidente, possédait une lumière dans le regard donnant à tout son être un charme profond. A l’avantage sur la beauté qu’il ne fanerait jamais et reflétait sûrement une beauté intérieure bien plus réelle qu’une plastique superficielle aussi parfaite soit elle.
Attiré par le tunnel, mais perdu un instant dans le velours de ses yeux, Jukin lui demanda de la main ce qu’il y avait au fond. D’abord il ne comprit pas pourquoi elle lui répondit : « un jeune cerveau en parfait état de marche. » Il précisa alors qu’il parlait du grand tube. Bien entendu, employée de dernière minute sur cette mission ponctuelle, elle n’en savait rien. Il se détourna subitement et s’engouffra, trop piqué dans sa curiosité maladive. Surprise de sa réaction soudaine, Suzanne se contenta de fixer son dos rapetisser à mesure qu’il avançait.

Le tunnel semblait vide. Une lumière diffuse le remplissait de façon homogène, mais ne semblait avoir aucune source apparente. Toujours lisse, toujours immense et rien de visible à l’horizon. Cependant le mystère le poussait à découvrir ce qui se passait ici. Le contraignant à faire toujours ce pas supplémentaire, accompagné de cette voix insidieuse : «encore un peu, tu y es presque. Persévère et tu seras récompensé. » Il marcha de longues minutes ainsi. Et ce processus monotone faillit lui faire rater un léger détail. Même avec toute son attention, la fine découpe de porte était presque invisible. Un liseré fin comme un cheveux était dessiné sur le métal. Pas de rivet, ni de charnière ou clenche. Même en glissant son doigt dessus, on ne sentait aucune aspérité. Ce n’était peut être qu’une marque dû à un équipement comme la soufflerie d’air fixée derrière. Cependant la possibilité qu’il existe un passage suffisait à le rendre fou.
Il avait une patience de granit quand il s’agissait de satisfaire sa curiosité. Alors il s’assit et se focalisa sur la rainure quasi-invisible. De lents rouages commencèrent leurs révolutions dans les circonvolutions de son crâne. Ses yeux captaient les moindres détails des reflets et des grains de la matière. Tout était ensuite lentement analysé, comparé, pour donner naissance à des conjectures parfois folles.
Un inconnu venant de l’entrée lui demanda ce qu’il faisait là. Le voyant signer, l’homme grogna et continua à s’enfoncer dans le tunnel. Le temps ne s’écoulait plus pour Jukin, mais les inconnus défilèrent. Ils passaient leur chemin sans chercher à comprendre. Et Jukin trouva. A travers ce flot de gens pas assez curieux pour s’arrêter et s’intéresser à lui, le dernier cran cérébral bascula dans le bon sens pour lui révéler la solution. Après qu’une énième inconnue ne s’éloigna, il se redressa. Ses genoux craquèrent et raisonnèrent joliment dans l’air léger du tube. Il fit un pas précis et leva les mains avant de caresser lentement la paroi. Sur son visage se dessina un sourire doux exprimant qu’il sentait la confirmation contre l’acier. Il recula ses mains et souffla dessus. Puis il les ferma et les rouvrit plusieurs fois comme pour les détendre. Aussitôt il enchaîna des mouvements très précis devant la paroi, communiquant avec elle. Il la touchait en des points particuliers, voyant des boutons complètement invisibles au commun des mortels. Et la porte s’ouvrit.
Elle s’enfonça et coulissa sur le côté. Il s’engouffra sans réfléchir, elle se referma immédiatement sur lui. Un enfant passa sans remarquer la rainure.

Dans l’épaisseur du tunnel, une coulisse étroite circulait, encombrée de câbles et de tuyaux sur sa partie intérieure. Un petit haut-parleur grésilla un chiffre : « 129 ». Les yeux de Jukin s’habituaient à la relative obscurité. Il avait l’impression d’être dans un sous-marin. « 130 ». Devant lui, les fils se perdaient dans le noir. Derrière lui, une légère lueur bleue semblait clignoter au loin. Il rebroussa donc chemin. « 131 ». Avec précaution il évitait de s’emmêler dans les câbles qui traînaient un peu au sol à sa droite.
Il progressa assez vite pour atteindre les clignotements et se mit à 4 pattes. Il s’agissait d’une salle de contrôle où deux hommes en uniforme de la ville surveillaient des écrans à chiffres, des jauges et des moniteurs vidéo. Jukin se glissa au plus près sans être repéré et les écouta :
« 134 »
_Aucune surchauffe dans le réacteur à infini, assura le grand maigre sous son casque de chantier.
_Bon, très bien, valida avec assurance le petit, vieux et gras en se levant. Surveille attentivement le niveau de pression dans le compresseur à particules. Il est temps que je rejoigne la réunion pour les dernières instructions.
Le plus jeune acquiesça et ouvrit la bouche pour s’exprimer sans que rien ne sorte.
« 135 ».
Son chef le regarda sévèrement avant de lâcher :
_Oui ?
« 136 ».
Le maigre luttait intérieurement. Il voulait savoir mais se demandait s’il pouvait se permettre de le faire. « 137 ». La voix impersonnelle et granuleuse du haut parleur le fit sursauter. La question sortit toute seule :
_Que deviennent ils ?
Le visage du gros chef se plissa pour former un sourire sardonique. Il avait parié avec lui-même combien de temps cette jeune recrue résisterait à la tentation. Il avait gagné plus rapidement qu’il n’espérait. A tel point que ce maigre collègue méritait, selon lui, sa place dans le tunnel avec les autres. Cependant, il ne put lui-même résister à la tentation de lui montrer qu’il faisait partie de ceux qui savent.
_Tant que le générateur sera alimenté, ils existeront. Quand on le coupera, la majeure partie s’écroulera, inerte. Le reste finira son existence de manière totalement végétative. Néanmoins il existe toujours la possibilité qu’un être en réchappe, ce qui constitue une exception et un maximum.
Le maigre en eut le sang glacé. Il savait que sans cette affectation de contrôleur, sa curiosité maladive l’aurait conduit tout droit vers l’infini tunnel. Il retourna à ses écrans, le regard vide, après que son chef ne quitta la petite pièce toujours clignotante de bleu.

Jukin était toujours en apnée, de peur d’être repéré. En quittant le tunnel à infini, il était entré malgré lui de plein fouet dans la catégorie ‘fugitif’. Après ‘sourd’ et immédiatement ‘muet’, il estimait que c’était le changement de catégorie de trop pour une seule et même journée. Cependant ‘Le fugitif sourd muet’ constituait un titre de roman policier intéressant pensa-t-il. Ou mieux, ‘Le signeur fugitif’. Il stoppa là ses digressions mal venues quand il découvrit le regard apeuré du jeune contrôleur posé sur lui. Ce dernier comprit qu’il se retrouvait dans la situation redoutée où il devait intervenir. Qu’il était justement là pour cela, ce qui le paralysait.
Jukin se doutait que la petite cabine constituait l’unique passage vers la sortie. Alors il se releva d’un bond, bouscula sans ménagement le maigre toujours immobile et fonça. Il pouvait le faire. Ses jambes virevoltaient au dessus des câbles qui traînaient au sol. Il eut plus de temps que prévu pour s’éloigner avant que l’alarme ne soit donnée. Une lumière rouge clignota dans la coursive. Le jeune contrôleur imagina utiliser les câbles pour l’arrêter, son seul espoir de rattraper son erreur. Il plissa les yeux pour repérer le bon et tira d’un coup sec. Jukin faillit être surpris mais ôta son pied au dernier moment, qui glissa le long du câble sans être arrêté. Heureusement, la sortie était déjà visible.
Il tirait sur ses bras pour maintenir sa vitesse et se retourna. Le chef s’était élancé derrière lui. Le maigre, un genou à terre, tenait toujours le câble dans la main, les yeux remplis de larmes. Devant, il aperçu Suzanne regardant vers l’entrée du tunnel, hypnotisée. Elle fit un pas à l’intérieur. Jukin ne pouvait pas hurler, il se contenta de signer « non ! » de la main. Bien entendu, elle ne l’entendit pas. Le bruit de course du chef à ses trousses le galvanisait. Il accéléra et attrapa la main de Suzanne au passage. Il l’arracha à son engloutissement sans se retourner et déboucha dans le bassin central. De part et d’autre des gardes sursautèrent à leur vue. A droite un type rouge aux yeux jaunes et à gauche un homme très noir. Personne ne devait parcourir le bassin dans ce sens. Ce temps d’hésitation donna un peu d’avance à Jukin qui fonçait vers l’entrée ouverte suivi de Suzanne.
C’est alors qu’une rainure de terre s’affaissa tout le long du terrain. Le haut d’une grille en surgit et commença à monter. Les deux fugitifs écarquillèrent les yeux et ralentirent un instant avant de repartir de plus belle. Les gardes latéraux se rapprochaient ainsi que le petit chef arrivant de derrière. Heureusement que la ville avait économisé sur l’installation de cette grille de sécurité, car le moteur peu puissant la faisait lever lentement. Mais elle arrivait déjà à hauteur de hanche. Encore une centaine de mètres. Tout le monde convergeait vers ce point du temps où leurs destins devaient se croiser une dernière fois. A vingt mètres de la grille arrivée à l’épaule, Suzanne changea de course. Jukin tourna la tête pour la regarder. Cette fois c’est elle qui lui attrapa la main pour l’entraîner dans son saut en fosbury. Malgré la blouse et la masse à traîner, elle franchit la barre. Jukin fut soulevé juste assez pour finir déposé sur le dessus de la grille qui continuait à monter, une chaussure en moins. Les gardes et le chef se percutèrent violemment et s’effondrèrent contre la grille. Elle était désormais trop haute pour eux et impossible à escalader. Jukin se laissa tomber de l’autre côté tandis que le chef hurlait qu’on abaisse cette foutue grille. Qu’il soit sourd muet ou non, Jukin aurait fait le même geste à cet instant avant de se retourner et partir en courant avec Suzanne.

Dans son saut, le garde rouge n’avait réussi qu’à agripper la semelle, puis déséquilibré par la collision avec le petit chef, il avait atteint l’autre garde à la tempe de la pointe du coude. Le garde noir avait alors heurté un barreau de la grille avec sa pommette. Il succomba d’une rupture d’anévrisme, deux ans et demie plus tard. Le garde au regard jaune ne se remit jamais de son échec. Il quitta tout pour des pays exotiques qu’il parcourait la tête basse, toujours la main crispée sur cette chaussure réduite en lambeau avec le temps.
Le grand maigre venait de sortir de la coulisse, immobile devant l’entrée du tube, il les regardait. Le petit chef gras s’en était sorti avec un simple bleu à l’œil. Cependant, il s’avança jusqu’à son frêle collègue et plongea ses yeux totalement en lui. Ce qu’il découvrit dans le regard de son supérieur lui fit couler ses larmes toujours collées. C’est d’une vue brouillée qu’il vit son chef s’engouffrer dans le tunnel.

Quand les deux fugitifs estimèrent être assez loin, ils s’arrêtèrent sous un porche. Suzanne le remercia de l’avoir sauvée du piège de sa curiosité avant de filer se réfugier dans une autre ville pour un moment. Jukin courut chez lui pour s’y enfermer le temps nécessaire. Quand le chantier aurait terminé ses activités, que la ville aurait jugé son nettoyage suffisant, ils arrêteraient les poursuites et stopperaient le générateur à infini.

2 réponses à “Jukin 26, c’est tube

  1. alors celle là c'est la meilleure, on attends patiemment toute la semaine et tout, et le mec il publie pas à minuit pile!!

    Vous perdez une fidèle lectrice.

    PENDU !

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