Jukin 17, suite et fin de la trilogie du crayon

17. Ce matin, Jukin est devenu riche.

Il s’était levé tôt, ce qui était déjà une bonne chose. Et aussitôt, le désir d’écrire son autobiographie revint le titiller. La première fois, il avait été saisi en se couchant. Maintenant il se levait, motivé par l’idée de partager sa vie. Cependant les efforts demandés afin de remplir un gros livre le décourageaient. Il avait besoin du retour du public dès les premiers chapitres. C’est à ce moment que le premier éclair frappa son destin. Dans un flash, Jukin comprit qu’il devait publier son autobiographie par blog. Toujours en caleçon, il ressortit et brancha son ordinateur obsolète mais fonctionnel. Il payait encore l’abonnement Internet !

Très rapidement il publia le premier article de sa vie. Il était enthousiaste et rafraîchissait la page toutes les minutes afin de voir s’il y avait des commentaires. Une heure plus tard il allait abandonner quand il découvrit le premier : « je suis arivé par hazar, ms c trop nul ton truc. mdr :-) ». La déprime l’ensevelit aussitôt. Il prit tout un tas de couvertures et grimpa les escaliers pour le grenier. En haut, il s’emmitoufla en boule et se laissa dévaler. En bas de l’escalier, il rebondit contre une petite commode qui se renversa. Il laissa écouler 20 bonnes minutes dans son refuge de coton et de douleur.

A moitié asphyxié, il ressortit et découvrit le contenu de la commode répandu sur le sol. Il fixa immédiatement son regard sur une longue boîte rouge brillant. Elle contenait un crayon HB qui avait été imprégné de sa cervelle. Il n’était plus le seul possesseur de ses pensées intimes. Jukin l’avait délibérément enfermé là, car il avait peur de ce qu’il pouvait écrire avec. Alors intervint le second flash : il écrirait son blog grâce au crayon. Comme un moyen d’exorciser sa peur en prenant sa revanche sur le mauvais accueil de son blog. Il était pénible ensuite de tout retaper, mais il sentait qu’une substance supplémentaire et particulière venait intégrer son récit.

Il profita aussi du crayon pour ajouter une illustration qu’il scanna, puis publia ce nouvel article. Après une pause où il croqua une poire, il rafraîchit sa page par réflexe : 120 commentaires. Il pensa immédiatement à une erreur. Il vérifia plusieurs fois, il n’y avait pas d’erreur. Et cette fois, aucune moquerie, les commentaires étaient enthousiastes. Sous l’effet encourageant, il écrivit un second article avec un second dessin et les publia. La réaction fût immédiate, il dépassa les 2000 commentaires. Dans la foulée il accepta un contrat pour que des t-shirts soient édités. Il ne touchait qu’un euro par exemplaire vendu, mais en était très fiers. On sonna alors à sa porte. Un fan travaillant comme grossiste informatique lui offrait un matériel high-tech tout neuf. Dont une palette graphique à reconnaissance de caractère, lui permettant d’utiliser son crayon sans retaper le texte ni scanner le dessin. Le livreur le reconnu et lui demanda un autographe en bafouillant.
Une fois débarrassé des formalités, Jukin referma la porte, tout content. Il publia son 3ème article. Aussitôt, sa sonnette raisonna. Il ouvrit pour découvrir une équipe de télévision qui lui annonça qu’il était devenu le plus riche habitant de la ville. 2 300 000 t-shirts avaient déjà été vendus ! Ils voulaient faire un sujet sur lui. Etonné du nombre de personnes présentes pour cela, on lui expliqua le succès de son blog et l’engouement suscité. Toute la rédaction s’était déplacée, du gardien au producteur, afin de rencontrer le phénomène. Pendant qu’on l’installait et qu’on le maquillait, il observa la centaine de personnes qui déambulait chez lui. Ils commençaient à fouiller, certains se prenaient en photo avec des objets à lui.

Quand l’interview commença, se fût dans un silence de cathédrale, des milliers d’yeux clignotaient vers Jukin. Il se mit à expliquer comment les choses s’étaient passées. La foule réagit franchement quand il évoqua la découverte de son 1er commentaire. Ils huèrent en cœur cet internaute anonyme et commencèrent à s’animer. Ils applaudirent sa chute dans l’escalier et crièrent quand il raconta sa 1ère publication due au crayon. Ils sautèrent frénétiquement pour arborer leurs t-shirts quant il évoqua le contrat. Ils étaient chauds et gesticulaient partout. Le coude d’un homme bouscula un tableau au mur. Le cadre et la vitre se brisèrent au sol. Personne ne fit attention et ils piétinèrent le verre, leurs pieds en sang. Jukin avait tout vu mais ne pouvait rien dire. L’interview s’acheva alors. 3 jolies jeunes filles, deux brunes et une blonde, se dirigèrent vers lui au milieu de la cohue générale. Une fête s’improvisait chez lui.
Les filles le complimentaient en se rapprochant de plus en plus. Il sentait leurs parfums frais et excitants. La 1ère à s’agenouiller fût la blonde. Elle lui déboutonnait le pantalon, quand les deux autres s’agenouillèrent à leur tour. Jukin recula. Elles se jetèrent sur son bas ventre, toute langue dehors. Il fût repoussé, les rejeta et recula encore brusquement. Son dos heurta son Viming. La poterie extrêmement chère à son cœur glissa de son support et explosa au sol. Jukin hurla subitement. D’un déchirement vocal qui figea tout le monde. Le 2nd hurlement, clairement dirigé vers la foule, dissuada mêmes les plus enthousiastes à rester. En un instant, il se retrouva seul, devant les restes du tableau, de son Viming et du moniteur oublié par l’équipe.
L’émission fraîchement enregistrée y repassait. Il se découvrit dans l’écran, les regards avides des 3 jeunes filles derrière lui. Son lui cathodique lui paru tellement futile qu’il ressentit un soulagement tout à coup. Il revit mentalement son trou dans la terre. Il était si plein de ses perspectives colorées, de ses formes géométriques translucides que lui seul comprenait. Le moniteur qui clignotait devant lui en diffusant maintenant de la neige était si vide en comparaison.
Cette vie, il ne l’avait pas choisi. Il se l’était imposé par les autres. Si bien qu’elle ne lui allait pas, qu’il ne s’y plaisait pas. Il prit son crayon précieusement glissé dans la poche arrière de son pantalon et enfila une casquette. Il sorti et marcha dans la ville, évitant au possible les fans qui le reconnaissaient. Enfin, il rencontra ce qu’il cherchait : un homme sérieux en costume 3 pièces, le visage fermé, la coiffure et le menton ambitieux. Alors il lui offrit cette vie, par l’intermédiaire du crayon, à cet homme moins chanceux qui en rêvait. Il lui conseilla au passage de se procurer une boîte de gants en latex. Après avoir fait un heureux, Jukin retourna à SA vie, celle qui ne faisait pas de vagues, celles qu’on ne remarquait pas, celle pour laquelle il mourrait.

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