Jukin 29

Ce matin, Jukin a perdu son bulbe céphalo-rachidien.
titre proposé par Tim

Les rayons du soleil étaient jaunes. De petites pattes poilues tentaient de jouer avec. Mais à peine effleurés, ils disparaissent. Finalement lassé de cette lumière immatérielle, le chaton se laissa glisser dans la maison depuis le rebord de la fenêtre. Deux moutons de poussière attirèrent son attention pour les faire rouler quelques instants. Après avoir éternué, il se détourna et bondit sur une masse brune. Elle se souleva aussitôt d’un geste réflexe.

Jukin fut surpris de cette attaque, puis se rallongea en découvrant son assaillant. Le chaton noir venait de le tirer de sa rêverie ou peut être d’une sieste, il ne savait pas bien. Allongé par terre dans son séjour, il profitait d’une vue différente par la fenêtre. Le feuillage de l’arbre lui apparaissait autrement par en dessous. En plus, le soleil s’alignait avec la frondaison ce qui soulignait le relief des feuilles. Il se saisit de la boule de poils et se laissa aller à plat dos. Il redécouvrait sa maison. Tandis que le chaton s’agitait entre ses mains, il observait ses objets familiers. La perspective les déformait, faisant apparaître leur face cachée. Comme-ci une vie dérobée à son regard s’épanouissait chaque jour à quelques centimètres. Ne pouvant plus retenir l’animal entre ses doigts, il le laissa filer dans son cou. Même ses murs semblaient venir d’une dimension parallèle. Extérieurement semblable à la notre, mais recélant un brin d’altérité invisible. Dans cette position il put se prêter à un jeu qu’il adorait : s’imaginer marcher sur le plafond devenu le sol de la pièce.

C’est alors que le chaton lui gratta le bulbe céphalo-rachidien. Mais rien ne se passa. Jukin se releva précipitamment et toucha son bulbe avec réticence. Il s’était interdit ce geste par auto reconditionnement car une sensibilité exacerbée lui faisait perdre connaissance à chaque contact. Son bulbe n’était plus là ! Il courut ouvrir le tiroir dans lequel il le rangeait quand il entreprenait des tests dessus, dans l’espoir de mettre fin à son syndrome.
Le tiroir était vide, et son bulbe lui manquait. Il fixa l’arbre par la fenêtre dont le feuillage avait retrouvé son aspect normal, vu à hauteur d’homme, le temps de glisser ses mains dans ses poches. Son majeur rencontra alors du métal froid. C’était la mini clé du mini tiroir dans le tiroir à bulbe. Mais elle était habituellement rangée dans le pot à cerise. Quelque chose se passait. Un plan était en marche, chez lui, et il n’était pas au courant. Comme un viol. Il espérait secrètement que le chaton avait maladroitement déplacé tous ces objets. Quand il découvrit au fond du mini tiroir dans le tiroir une pièce de puzzle, le souffle lui manqua. Elle représentait la tête d’un chaton portant un nez rouge.

Il parcourait déjà les boîtes de puzzle dans la grande armoire de sa chambre et trouva celle qui correspondait. A l’intérieur, les autres pièces attendaient d’être assemblées. Et rien d’autre. Pas de quoi constituer un indice. Était-il simplement dans un délire paranoïaque ? Même si son esprit était enclin à cette tendance, il lui semblait tout de même que ce morceau de puzzle représentait le départ d’une chaîne logique.
L’idée surgit alors dans une fulgurance. Le lien était indirect, il fallait utiliser les associations d’idées. Jukin plaça la pièce dans la paume de sa main bien plate et laissa courir son esprit : puzzle / énigme / musulman / coran / cochon / jambon ! Il fondit dans son réfrigérateur et sortit sa barquette de jambon. Sous la tranche il découvrit une autre tranche. Mais sous la 2ème tranche il y avait une ampoule. Il posa à plat l’ampoule dans la paume de sa main et recommença : ampoule / lumière / vitesse / infini / tube / gouttière ! Il grimpa au grenier d’un trait, sortit par la trappe menant au toit et inspecta toutes ses gouttières. De retour au séjour, il avait récolté une belle boule de mousse et deux oiseaux morts. Ça n’allait pas. Il se saisit à nouveau de l’ampoule et remarqua cette fois un griffonnage.
Alors il intervertit avec celle du séjour et alluma. Mais l’inscription qui apparu au mur était brouillée par le motif du papier peint. Il l’enleva et s’introduit dans la salle de bain obscure. En effet, l’ampoule y manquait mystérieusement. Il plaça directement celle qui sentait le jambon dans le culot, elle s’emboîta parfaitement. Cette fois l’inscription était nette :

Le message crypté luisait sur le mur d’un blanc intense. Il s’agissait d’un vieux système de son enfance. Heureusement le souvenir lui revint.


Et il cracka le code :

dessus
meuble
cuisine

Déjà sur son escabeau branlant, il découvrit au dessus de la hotte aspirante des lettres formées dans la poussière : la face cachée de la lune.

La boîte des pétards du 14 juillet était encore dans son atelier. La poudre de ses bisons 4 remplit un gros sachet d’où il fit pendre une mèche. Fourrant le tout dans un tube d’aluminium qu’il colla sous un tonneau, il mit le feu aux poudres avant de bondir dans le tonneau. La poussée fut suffisante pour décoller. Cependant, dans la précipitation, il n’avait pas pensé à sortir l’engin de l’atelier avant de l’allumer. Après un fracas et une volée de petit bois, il se redressa et aperçut depuis le ciel par le trou dans le toit son sol cramé.
L’ascension se fit régulière mais la lune approchait déjà plus lentement. Toujours en apnée, Jukin visa un cratère à travers la buée de ses lunettes de piscine. La trajectoire rectiligne de l’engin se courbait à mesure qu’il ralentissait, si bien que l’ellipse serait trop courte pour croiser celle du sol lunaire. Il devrait sauter au bon moment. Les dernières traînées de poudre pétaradèrent, il se prépara. Ses calculs ne pouvaient souffrir d’aucune erreur sous peine d’errer à jamais dans le cosmos. Il s’élança. Sous l’impulsion, le tonneau presque immobile retomba derrière lui dans le vide vers la terre. La vitesse initiale acquise par Jukin l’amenait vers le sol lunaire. Il semblait trop court et se vit renvoyer à l’espace, mais un petit pet salvateur lui apporta la poussée manquante. Il agrippa la roche froide et se hissa. Enfin sur ses pieds, la tête en bas, il courut s’absorber dans l’ombre d’un noir absolu. Ses doigts à quelques centimètres de son visage demeuraient invisibles.
L’air commençait à lui manquer et le froid l’engourdissait. Il trébucha alors et se figea. Ce n’était pas une pierre. Il se mit à 4 pattes et fouilla le sol au toucher. Il crut trouver plusieurs fois mais ce n’était que des cailloux inertes. Aïe ! Son genou s’était posé sur quelque chose de dur. Il le dégagea de sa rotule et après l’avoir caressé le reconnut : un noyau. Ne tenant plus, il se releva et se laissa tomber de la lune. Le champ de gravité de la terre prit aussitôt le relais, déjà il se réchauffait sur l’exosphère. Le trou dans le toit de son atelier fut rapidement visible. L’atterrissage s’annonçait violent. En pleine chute libre un cormoran le percuta et fut tué sur le coup. Jukin ralentit quelque peu et dévia assez pour terminer sa chute dans un tas d’herbe fraichement coupée. Il remercia mentalement Sirunyk son voisin d’avoir tondu sa grande pelouse.

Sans prendre le temps de se remettre de la chute, il fonça prendre le bus. 5 minutes plus tard, il descendait à la station touristique de l’Anus. Le billet était cher, mais il n’avait pas d’autre possibilité. Un petit tour en train touristique s’imposait.
La descente ne fut d’ailleurs pas désagréable et les informations plutôt instructives dans la mesure où elles faisaient se poser des questions sur le comment et le pourquoi de la vie. Malheureusement, il n’avait pas le temps de se laisser aller à des pensées métaphysiques. Le train avait atteint le fond avant d’amorcer la remontée, il quitta le convoi discrètement. Caché derrière un rocher, il attendait son départ imminent.
Une fois seul, il put marcher en direction des panneaux d’avertissement. Sa recherche commençait précisément là où la visite touristique s’achevait. Il jeta un coup d’oeil à la ronde et s’engouffra dans le tunnel surmonté des inscriptions « Passage interdit », « Danger de mort douloureuse » et « Ne passez pas voyons ! ».
Bien entendu il faisait de plus en plus chaud, et les secousses sismiques étaient de plus en plus violentes, quand le boyau rocheux s’élargit pour déboucher dans une immense cavité. Tout bouillonnait. Même la lumière jaune et rouge oscillait entre les anfractuosités. Jukin s’approcha prudemment. Le gigantesque noyau de la terre trônait au centre. Même si sa surface avait une texture irrégulière, sa forme générale était une sphère parfaite. La partie basse s’enfonçait légèrement dans la roche. Le long du bord une petite rigole laissait circuler un peu de lave. En se déplaçant, Jukin crut deviner une inscription au sol. C’était illisible, roche sur roche. Alors il détacha, non sans mal, un piton rocheux et commença à marteler la pierre au bord du noyau. Ça fonctionnait, la roche était assez friable. Une dérivation de la lave glissa hors de sa rigole. Il l’amena à la sueur de son front et à l’huile de son coude jusqu’au semblant d’inscription. La matière orange en fusion y coula vivement et par un magnifique effet en révéla le message : orteils 1-2 / 9-10.
Jukin fit aussitôt sauter chaussures et chaussettes pour glisser le petit doigt de chaque main entre les orteils sus nommés. En plus de la moisissure, il décoinça deux petits carrés de plastique noir reliés par une charnière ainsi qu’une tête de clé en fer blanc. Pratiquement fusionnés avec sa chair, ils laissèrent des marques une fois extirpés. La base de la tête de clé s’emboîta sur le bord d’un carré tandis que l’autre fut rabattu et clipsé. C’était une clé. Il la reconnut.

Finalement, son périple l’avait ramené à la commode au tiroir à bulbe. Car à droite de ce tiroir, il y avait un autre tiroir, laissé toujours vide. Étrangement, il était fermé à clé. Bien sûr la clé des orteils correspondait et le déverrouilla. Cependant il était encore vide.
Pour s’en assurer, sa main glissa à l’intérieur. Ne touchant rien, elle faillit se détourner définitivement quand une odeur particulière le saisit. Il alla aussitôt s’équiper de sa loupe à atome et parcourut les parois du tiroir. Là, dans un coin, il trouva un atome isolé. Il reconnut son odeur, c’était un atome à lui, l’atome clé.
L’angoisse monta subitement d’un cran. Non seulement on avait farfouillé sa maison, mais lui même avait été trafiqué dans le fin fond de ses entrailles. Il enleva son polo et écarta aussitôt deux cotes sur son flanc. Avec son coude il les maintint en place avant de glisser sa main à l’intérieur. Il la retira immédiatement. Un organe occupait l’espace réservé à l’atome clé. Il commençait à trembler. Ce sentiment de ne plus rien contrôler, d’être le jouet d’une force inconnue retournait son esprit comme une chaussette. Une sueur froide le parcourut encore. De façon tout à fait automatique il se mit à genoux devant la table du séjour et extirpa le rein qui gênait. Mais impossible de le remettre car l’estomac avait pris son emplacement ! Il savait qu’il devait faire immédiatement le vide mentalement sous peine de succomber au vertige.
Méthodiquement, il sortit tous ses organes ainsi que les parties de lobes cérébraux qu’il retrouvait dans son abdomen et les plaçait dans des bassines. Un bout de lobe et son pancréas étaient tellement loin de leur emplacement d’origine que des petits tubes installés précisément servaient de rallonges afin qu’ils bénéficient et participent toujours à la circulation sanguine. Malgré sa concentration, un frisson le glaça devant cette découverte. Et enfin, appuyé contre des vertèbres, il retrouva son bulbe céphalo-rachidien ! Consciencieusement il le fit glisser dans une bassine réservée.
Après avoir sorti deux dernières pièces, Jukin entreprit de tout replacer. Très concentré, il s’aida d’ouvrages anatomiques pour sécuriser la manœuvre.
Quand l’abdomen fut rempli, il s’attaqua aux morceaux de lobes cérébraux. Par une ouverture sur le dessus du crâne, après avoir enlevé quelques lobes, il déplaça un gros bloc qui n’était pas à sa place. Aussitôt il sentit une compression s’annuler dans son esprit. Il s’agissait d’une zone de la mémoire.
Quelques instants plus tard, tout était en place, il ne restait que le bulbe céphalo-rachidien. Il savait qu’il allait s’évanouir car il ne pourrait éviter de le toucher au moment où il le reconnecterai. Mais il le fallait. Alors il prit une grande inspiration, empoigna le bulbe et le repositionna. Quand il entendit le craquement spécifique d’un organe remit à sa place, ses oreilles bourdonnaient déjà et son champ de vision se rétrécissait jusqu’au noir absolu. Pendant qu’il perdait connaissance, des éléments de sa mémoire, libérés de la compression, s’écoulaient à nouveau dans sa conscience.

Jukin se réveilla d’un bond et se prit la tête à deux mains. Il réalisait aussitôt la catastrophe. Son bulbe était de nouveau vulnérable. Il se souvenait maintenant. Il avait miraculeusement réussit à modifier la position de ses organes et de certains lobes cérébraux pour protéger son bulbe après des milliers de tentatives infructueuses. Cette fois tout avait trouvé une place, excepté l’atome clé qui n’était pas indispensable. Par la même occasion, les changements avaient amélioré le rendement de son corps et de son esprit. Plus vif, plus efficace, il ne se fatiguerait plus, pourrait enregistrer des masses de savoir sans effort et développer ses aptitudes physiques.
Seulement voilà, il avait tout annulé. Ironiquement, en retrouvant le souvenir de ce qui s’était passé, il avait aussi effacé à jamais les étapes précises des inversions faisant de lui un surhomme.
Sachant qu’il oublierait avoir effectué ces modifications par la légère compression nécessaire sur un lobe de la mémoire, seul compromis avec les deux rallonges à la réalisation de ce merveilleux projet, il avait mis au point ce stratagème devant l’empêcher de replacer l’atome clé et donc défaire toutes ces améliorations.
Pourquoi ne pas s’en être simplement débarrassé ? A l’heure du sacrifice il n’avait pas trouvé la force de s’en séparer pour toujours. Bien qu’en théorie il devait oublier aussitôt son existence, se séparer d’une partie de lui, aussi infime soit elle, lui avait été impossible. Aussi bénéfique que puisse être cette séparation.
Maintenant il devrait trouver les ressources afin d’accepter son sort banal et imparfait, d’accepter sa vulnérabilité bulbo céphalo-rachidienne. Et d’accepter qu’il avait eu le génie de se créer surhomme mais qu’il lui manquait celui de se faire une petite note mémoire pour le rester.
Un dernier souvenir lui revint subitement. Juste avant de sombrer dans le premier coma, il avait noté la date et l’heure du miracle sous le tiroir à atome. C’était deux heures plus tôt.

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