Jukin 6

06. Ce matin, Jukin a retrouvé son amour perdu.

Qu’est ce qu’il était laid. Laid à en pleurer. Laid à en vomir pour être parfaitement honnête. Ça le décevait profondément. Il se demandait d’ailleurs s’il n’en avait pas une part de responsabilité. Comme une pomme délaissée au fond d’un placard se dessèche et flétris. Il aurait peut être dû l’entretenir, son amour perdu. Avec des souvenirs. Un pèlerinage régulier, c’est ça qu’il fallait. Retourner à l’endroit précis où il l’avait trouvé. C’était une très bonne idée. Mais pour cela, il lui fallait un nouvel amour perdu, l’autre était irrécupérable. On ne peut tout de même pas entretenir quelque chose d’aussi dégoûtant.

Il enfila une belle chemise et se plaça à la terrasse d’un café. Un diabolo pétillant dans son verre, il observait ce qui passait. Quand une fille s’approchait, il la montrait du doigt et hurlait « non ! » si elle ne correspondait pas à ses critères. « Non ! » celle-ci était trop jolie, trop fraîche pour un amour perdu. Il avait besoin d’une fille plus nostalgique. « Non ! » celle-là était trop moche, complètement hors sujet. « Non ! » celle-ci était trop grosse. « Non ! » celle-là trop maigre. « Non » pas assez féminine. « Non ! » trop vieille. « Non ! » trop joyeuse. Mais attendez. Jukin s’était figé dans l’espace, la bouche entrouverte et les yeux légèrement écarquillés. Approchait du trottoir d’en face, une fille brune et mince, toute mignonne, le regard profond et un soupçon mélancolique. Comme une échalote tombée du ciel, Jukin était tombé amoureux.

Le temps suspendait son vol tel un albatros géant, et sans qu’il ne réalise, elle était devant lui. Complètement hypnotisé, il la laissa passer. Il s’en redit compte immédiatement et lui fit un croque en jambe afin qu’elle ne disparaisse pas si vite. Elle s’effondra sur les tables, rebondit sur une chaise et termina sa cascade assommée par un énorme pot de fleur en fonte. Il se redressa et la regarda au sol. Quelle était belle dans une petite marre de sang. Un homme à la terrasse l’interpella, furieux : « Mais vous n’êtes pas bien mon vieux ! ». Jukin lui sourit et répondit : « Vous ne comprenez pas, je suis amoureux. ». L’homme comprit aussitôt et le laissa tranquille.
Jukin se pencha alors sur la fille. La main tremblante, il lui caressa gentiment la joue en y étalant du résineux. Comme elle le laissait faire les yeux fermés, il lui attrapa la tête en gesticulant. Il lui exprimait tout son amour par des phrases niaises toutes faites, en bougeant les mains avec emphase, quand il entendit :« hé ! ». Il leva la tête et vit un homme arriver en courant du bout de la rue. « Ne bougez surtout pas sa tête monsieur ! Attendez des secours ! ». Jukin lâcha la tête et se redressa. Il sourit à l’homme et lui dit : « Vous ne comprenez pas, je suis amoureux. ». L’homme souffla un « hooo » car il comprit aussitôt et rebroussa chemin.

Jukin fit basculer avec ses pieds la fille sur le côté. Il passa un bras sous ses fesses, un autre sous ses épaules et la souleva. La tête pendait dans le vide. Il marcha le menton haut, le torse gonflé et le regard fiers jusqu’aux urgences hospitalières. Tel un héros moderne, il la déposa sur le comptoir devant le personnel éberlué. On le fit attendre un bon moment. Il observait les gens de l’entretien qui nettoyaient la grande traînée de sang en lui lançant des regards haineux.
Un médecin se présenta à lui. Jukin voulu lui couper l’herbe sous le pied en lui disant : « Vous ne comprenez pas, je suis amoureux. ». Le visage de l’homme à la blouse blanche devint sombre : « Justement monsieur. Ce sera difficile. L’état de votre amie est stabilisé. Seulement elle est dans un coma profond. Nous attendons d’autres tests pour nous prononcer. Mais nous ne savons pas si elle en sortira un jour. ». Incroyable. C’était fini. Aucune idylle n’était envisageable avec un légume. Jukin réalisa alors qu’il avait un nouvel amour perdu. Fou de joie, il se dit qu’il devrait l’honorer cette fois, effectuer son pèlerinage. Une fois sorti de l’hôpital, devant ce soleil superbe, il se dit aussi qu’il verrait ça plus tard.

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