Jukin 32

Ce matin, Jukin a compris l’univers.
titre proposé par Tim

Dans la rue montant jusque chez lui, il sautillait. Son cours de klégniole lui faisait toujours le plus grand bien. Quand il approcha de son mur, une épaisse fumée noire s’envolait du jardin. Il se pressa calmement dans sa cours et trébucha. Le mur mitoyen était défoncé en son centre. Une énorme sphère rocailleuse le remplaçait. Noire comme du charbon, elle rougeoyait encore en certains endroits, rejetant de la sciure dans l’atmosphère.

Entre les briques brisées, Jukin approcha prudemment, il trébucha tout de même. Derrière la masse chaude, son voisin Sirunyk bougonnait comme à son habitude. Seulement, en l’apercevant, une lueur apparu dans son regard morne.
_ C’est mon météore de toute façon. Il est dans mon jardin et je l’ai vu en premier lui balbutia-t-il d’une voix sourde et enrouée.

Jukin ne releva pas, trop fasciné par le spectacle. Autour de la sphère, l’impact était matérialisé par des stries en saillies concentriques qui avaient fait onduler la terre. Bien qu’immobile, la scène semblait vivante. La chaleur dégagée faisait bouillonner l’air sur un bon périmètre et le rougeoiement régulier donnait l’impression d’une respiration. Il crut même voir la surface du météore se dilater. Et la répartition des briques fracassées donnait encore à voir le mouvement de l’explosion. La fumée noire s’élevant maintenant en un mince filet achevait le tableau.

_ Je suis désolé voisin, mais le droit de propriété s’applique uniquement à la possession des espaces privées. Autrement dit, comme le météore penche plus de mon côté, il m’appartient lança-t-il tout à coup d’une manière de défi.
Il n’était pas certain que le rocher stellaire dépassait plus chez lui, c’était autant une vague impression qu’une envie de taquiner.
Les termes juridiques avaient visiblement touchés Sirunyk. Il ne répondit pas, mais se mit consciencieusement à juger la taille de l’espace entre le bout du météore et son mur, tout en émettant un gargouillement de mécontentement. Tandis que Jukin l’observait mi amusé mi consterné, de petits seins poilus noir charbon se détachèrent de la surface de la pierre sidérale et glissèrent sous sa porte d’entrée.
Sirunyk pencha la tête dans son jardin. Il enjamba finalement le reste de muret et observa le météore du côté de Jukin, toujours en grommelant. Sans qu’ils ne puissent les apercevoir, des centaines de seins sombres et velus se décollèrent du météore du côté de Sirunyk et pénétrèrent à toute vitesse sa maison par la porte restée entrouverte.
C’est alors que sa sonnette retentit :
_ C’est Pétro qui m’amène ma viande, lança Sirunyk repassant de l’autre côté pour se diriger vers sa grille.
Il s’agissait du boucher du quartier, autant apprécié pour la qualité de ses abats que de ses calembours. Jukin les trouvait particulièrement lourds, mais appréciait la bonne humeur du bonhomme. Petro apparut un grand sourire aux lèvres qui fondit aussitôt face au météore pour laisser la place à une bouche béante et molle. Il faillit en lâcher son paquet sanguinolent :
_ Cte bouse qui vous ont fait les petits hommes verts !
Son tablier était encore tâché. Il avait l’habitude de le porter été comme hiver, sans rien en dessous. Il n’était pas tellement gros mais si gras que personne ne se souciait qu’il ait froid en hiver. Un cercle de cheveux noirs frisés faisant une couronne autour de sa tête ronde lui donnait un air romain, période décadence.
Feignant la fierté, Sirunyk tenta le coup :
_ C’est MON météore.
_ Et bien mon vieux, ça fait de toi l’éboueur des étoiles !
Sirunyk se marra carrément. Jukin n’avait jamais vu ça. Comme ci sa morosité s’envolait un instant.
_ Mon cher voisin s’avance un peu, précisa-t-il, le météore penche plus de mon côté, il est donc à moi.
_ Il a raison Siru. C’est celui qu’en a le plus gros bout qui garde tout pour lui. C’est comme le gras de jambon.
Sirunyk se rapprocha de Pétro :
_ Tu crois vraiment que ça penche pour lui ? Que c’est tout pour lui ?
_ Ben mon vieux, nous c’est pareil les jours d’approvisionnement à l’abattoir. Le premier boucher qui fout sa paluche sur un quartier de viande, c’est pour sa poire.
Sirunyk alla se brûler la main sur la roche.
_ Mais non ! Elles viennent pas du ciel nos carcasses. Là c’est la…la…
_ La propriété, compléta Jukin avant de trébucher légèrement.
_ Oui. La propriété qui compte.
Sirunyk se rembrunit aussitôt. Il se déplaça lentement vers le mur et fixa la partie du météore côté Jukin. Pétro le dépassa et enjamba le reste de mur.
_ Je me permets, adressa-t-il à Jukin qui acquiesça du menton.
_ Oh ouai, ya p’tet un p’tit queque chose y’m semble. Ca se joue à un poil de mouton votre histoire.
Sirunyk passa une seule jambe chez Jukin et s’adossa au muret. Bien dans l’axe, il espérait découvrir une preuve qu’il méritait plus ce météore.
_ Et bien mon Jukin, laisse moi te rappeler que j’ai toujours apprécié ta discrétion et ta passion pour les viandes. N’oublie pas les beaux morceaux que j’avais trouvés pour ta collection quand tu toucheras des millions avec ton météore, fit Pétro avec un clin d’œil discret avant de ponctuer sa phrase d’une tape exagérée derrière l’épaule.
Sirunyk lui lança un regard noir. Jukin se contenta de rire légèrement avant de s’avancer et d’ajouter presque pour lui :
_ Ce monstrueux rocher est fascinant.
Les autres l’écoutèrent en silence.
_ Imaginez qu’il dérivait déjà avant que la terre n’existe. A travers le froid du vide sidéral. Et pendant ce temps majestueux, il restait toujours seul. Jusqu’à aujourd’hui.

Les sonnettes des maisons raisonnèrent simultanément, les faisant sursauté tous les 3. Sirunyk et Jukin se regardèrent, inquiets. Pétro les regarda se diriger lentement vers leur grille suite au 2ème coup de sonnette péremptoire.
Profitant de la diversion, des dizaines de petits nichons sales de poils bondirent encore du météore. Ils s’étaient maintenant tous réfugiés dans les maisons. Quand les grilles s’ouvrirent à l’unisson, deux équipes de 4 types en costume s’avancèrent. Ils portaient tous des masques de protection respiratoire. Leur cravate avait la forme d’une fusée et les montures de leurs lunettes noires étaient rehaussées de reproductions dorées de satellites, ce qui leur donnait une allure grotesque malgré le sérieux et l’austérité du reste de l’uniforme. Un gars de chaque équipe, en retrait, portait une petite mallette argentée.
Pétro observait la scène depuis le météore, il avait l’impression de voir double. Heureusement que Sirunyk et Jukin ne se ressemblaient pas.
_ Nous sommes du département de recherche extraterrestre de l’Agence Spatiale Européenne, lancèrent en parfaite synchronisation les deux plus grands hommes costumés de part et d’autre du mur. Nous avons détecté l’impact d’un petit météore dans votre jardin. Le gouvernement va vous le racheter.
_ C’est le jackpot les gars ! hurla Pétro derrière eux.
Ils ne le suivirent pas dans son enthousiasme. Les deux équipes entrèrent et se déployèrent autour du rocher. En emboîtant le pas, Jukin eut l’impression que le météore était plus petit et plus clair, il trébucha. Le boucher s’écarta prudemment, gardant son grand sourire. Deux des types déposèrent leur mallette et se saisirent d’un boîtier. Ils l’agitèrent dans l’air environnant, scrutant des cadrans de niveaux. Quand un voyant vert s’éclaira sur le dessus, un léger soulagement se fit sentir parmi eux, ils ôtèrent leurs masques.
Les deux chefs reprirent simultanément :
_ Le météore n’émet ni radioactivité, ni gaz dangereux. Vous toucherez la prime compensatoire maximale.
A ce mot, Sirunyk se retourna vers Pétro et Jukin :
_ Vous voyez, c’est autant MON météore.
_ Cependant Monsieur, nous dédommageons au prorata de la propriété.
Sirunyk se détourna, les sourcils froncés. Les mêmes informations produisaient des effets inverses des deux côtés du mur.
_ Nos relevés satellites révèlent une répartition de 61/39, fut annoncé côté Jukin et 39/61 du côté Sirunyk.
Ce dernier lâcha spontanément un « non ! » et le long des façades, un paquet de seins glissa depuis la porte de Sirunyk à celle de Jukin.
_ Il n’y a pas 39/61 ! s’emporta-t-il d’une voix rauque. Même 45/55 serait exagéré, il n’y a pas 39/61.
_ Monsieur. La mesure satellite est extrêmement fiable. Et notre agent spécial à la responsabilité de valider cette mesure, lui fut-il répondu laconiquement.
_ Il n’y a pas 39/61. Où est votre agent spécial ? Je vais lui parler. Il n’y a pas 39/61. Vous perdez tous la raison.
Il s’arrêta car tout le monde faisait silence et regardait en l’air. Un « hum » de gorge racla au dessus de sa tête. Il découvrit, posté sur le reste de mur, un autre homme costumé pas du tout grotesque. Celui-ci avait glissé le bout de sa cravate entre deux boutons de sa chemise et ne portait pas les lunettes noires. Pourtant, son regard était encore plus confidentiel. Sa voix emplit alors tout l’espace :
_ Monsieur. Je suis la voix de l’état. Je suis mandaté pour valider les relevés satellites par mon expertise. Mes compétences uniques sont infaillibles. Je déclare une correction satellite en décalage ouest d’une valeur de 1%. Le répartition définitive est donc de 62/38 en faveur de M. Jukin.
Sirunyk ouvrit une bouche immense en aspirant l’air bruyamment. Un 2ème paquet de seins noirs rejoignit la maison de Jukin depuis la porte de son voisin. Cette fois tout le monde remarqua.

D’un même mouvement ils se dirigèrent vers la porte. L’agent spécial avait déjà disparu. Face à l’imprévu, les uniformes s’effaçaient quelque peu, pour laisser apparaître les hommes en dessous. Les regards intrigués s’échangeaient à la dérobée, que ce soit entre les agents, entre Pétro, Sirunyk ou Jukin, mais aussi entre les agents et les 3 habitants. De manière tacite, ils laissèrent Jukin approcher la porte en premier. Il trébucha. Aucun bruit suspect ne se faisait entendre depuis l’intérieur. S’en était presque plus effrayant. Les chefs des costumes sortirent leur arme et lui firent un signe de la tête. Il déverrouilla la serrure et attrapa la poignée. Sirunyk rota d’anxiété.

Jukin ferma les yeux en tournant la clenche qui grinça vulgairement. L’espace d’un instant, plus rien ne bougea. La porte s’entrouvrit alors, mais rien n’en sortit, comme tous l’attendaient voire l’espéraient. Jukin dévisagea les hommes autour de lui, Pétro ne souriait plus, il s’engouffra chez lui.
Tout était noir à l’intérieur, il chercha l’interrupteur au toucher et l’actionna. Son séjour resta noir. Pourtant l’ampoule brûlait. Seulement l’éclairage lui renvoya une légère brillance et il identifia des poils qui recouvraient tout. Il crut avoir été miniaturisé et glissé dans une cavité nasale, mais une paroi ondula et le ramena à la réalité : des milliers de sphères mammaires chevelues grouillaient sur ses murs et ses meubles. Un des chefs s’introduit à sa suite, le flingue en avant et se figea, comme face à un cul de sac. Il dû faire le même parcours mental que Jukin car finalement il pointa son arme vers les poils puis lui fit signe de ressortir.
Une fois dehors, il convoqua le 2ème chef. Pendant ce temps, Pétro et Sirunyk questionnèrent Jukin du regard. Ce dernier ne put qu’hausser les épaules. Quand Pétro s’approcha de la porte, un agent le maintint à distance.
_ T’es pas curieux de savoir ce qu’ils ont vu là d’dans ? lâcha-t-il.
L’homme resta impassible.
_ Tu fais un drôle de cerbère avec tes lunettes disco !
Apparemment l’homme était bien entraîné.
Les deux chefs s’isolèrent dans un coin et sortirent un boîtier de communication. Sirunyk approcha pour protester sur la répartition. Ils le pointèrent aussitôt avec leur arme.
_ Des poils ?
Pétro essayait de soutirer des informations à Jukin. Il n’était pas satisfait alors il retourna tenter le coup auprès du garde.
Jukin s’avança vers le météore et trébucha encore, il décida qu’il était bien là.
_Je te refile les plus belles parties d’un mouton et tu me laisses entrer, ça vaut ! essaya Pétro.
Les deux chefs semblèrent acquiescer en direction de la petite lentille sur le dessus du boîtier et achevèrent ainsi leur aparté. Ils s’approchèrent en saccade et s’adressèrent aux deux habitants :
_ Suite à la découverte de cette dégueulasse et misérable vie extraterrestre qui pullule et prolifère dans tout notre univers, votre météore perd toute valeur marchande. L’A.S.E. n’est plus intéressée par son rachat.
Comme répondant à ces paroles, un bourdonnement discret s’éleva. Les deux équipes se replièrent d’une manœuvre longtemps répétée. Aussitôt, les grilles se refermèrent sur les jardins vides. Silence momentané.
Sirunyk comprit alors les conséquences et se retourna vers Jukin :
_ C’est ton météore, il ne vaut plus rien, fais en ce que tu veux, gronda-t-il avant d’esquiver un mouvement vers son jardin.
Semble-t-il déclenché par ces nouvelles paroles, le bourdonnement s’intensifia. Sirunyk stoppa. Les 3 habitants se regardèrent avant de s’éloigner vivement de la porte de Jukin qui vibrait. En passant devant le trou dans le mur, ils aperçurent celle de Sirunyk qui vibrait aussi, quoique moins intensément.
Le grondement se fit alors plus effrayant. Un raclement multiple tambourinait sur le bois à une allure infernale. Il sembla même se gonfler. Les portes cédèrent.
La nuée de tétons au charbon s’envola depuis les chambranles. Une matière inconnue devait animer ces créatures car elles volaient sans ailes en émettant un léger bruit feutré. Il y en avait pourtant des milliers.
Une centaine d’entre elles forma une fine ligne en spirale autour du météore qui se mit en rotation. L’énergie cinétique l’arracha au sol, d’une trajectoire fluide il rejoignit le cosmos. Quelques secondes plus tard tout était fini.

Le temps de comprendre ce qui s’était passé, Sirunyk repassa dans son jardin directement par le trou en lâchant :
_ C’était bien TON météore.
Puis Pétro et Jukin entendirent la porte claquer. Un cri sourd retentit alors et la porte se rouvrit. Un dernier sein poilu s’éleva vers le ciel. La porte claqua de nouveau, encore plus fort
Ils se regardèrent et sourirent. Pétro tendit le quartier de viande qu’il avait toujours gardé à la main. Comme Jukin lui rendait une expression incrédule, il lui posa carrément dans la paume avant de se retourner et partir discrètement. Quoique ses fesses aux auréoles rouges visibles sous le nœud du tablier ne passaient guère inaperçues.
Jukin, maintenant seul, regretta de n’avoir pu toucher le météore. Aussi futile et vaniteux que puisse paraître ce geste, devant la cupidité qui semblait régir l’univers, il avait espéré que la sensation d’une roche millénaire et le symbole métaphysique derrière ce contact le réconcilierait avec le mystère à l’origine de la vie. Il alla vers sa porte et trébucha.

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