Jukin 23, c’est Jordan

23. Ce matin, Jukin se lève en pleine nuit.

Il était tellement tôt, que personne n’aurait pu affirmer, avec un aplomb total, qu’il s’agissait du matin. Mais peu importe. Jukin était debout et comptait commencer sa journée. Le petit déjeuner en valida le départ. Au dehors, la ville était silencieuse, comme un cocon protecteur. Et cette fois, la nuit venait renforcer ce sentiment, plutôt que d’amener terreur et angoisse. L’impression de commencer sa journée dans le calme et la fraîcheur était sûrement la raison de ce changement. Il huma l’air parfumé à sa fenêtre avant de sortir au hasard des rues. Ca sentait bon, sans toutes les sueurs du jour.

Jukin avait l’impression d’arpenter des quartiers inconnus, tant les rues étaient différentes sans lumière. Ou comme ci la ville était en négatif. Au passage, il jeta un œil dans une ruelle perpendiculaire, le ramassa, fit quelques pas dans la grande rue et se figea. La pensée engendrée par la vision n’arrivait pas à se frayer un chemin dans les circonvolutions de son crâne. Cette image semblait aberrante dans la réalité. Pourtant identique à celle de sa mémoire, un blocage se créait une fois qu’elle était projetée dans le monde réel.
Il venait d’apercevoir, au fond d’une ruelle sombre, Batman ! Totalement enthousiaste, il était pétrifié. Il n’osait pas revenir en arrière pour s’en assurer. Il reprit son chemin mais s’immobilisa plus loin. Il n’acceptait pas non plus de fuir ainsi. Après s’être dit qu’il regretterait toute sa vie, il vida sa tête et s’engouffra dans la ruelle sans réfléchir.

Batman était toujours là. Il finissait un méchant contre le mur. C’était donc bien le vrai, et non un type déguisé. Jukin en avait le souffle coupé. Il lâcha un rot nerveux quand Batman se tourna vers lui. Cette vision serait incrustée sur ses rétines, pour la nuit des temps. Le justicier masqué lui faisait signe d’approcher. Il pensa furtivement que c’était pour lui régler son compte, car il avait été témoin. Puis il se rappela qu’il n’était pas un criminel et donc qu’il n’avait a priori, rien à craindre.
Cependant ses jambes refusaient de bouger. Batman vient à lui, suivi de sa cape qui flottait majestueusement : « Monsieur, avez-vous aperçu son complice qui fuyait ? » La question était simple, clair. Jukin répondu beaucoup plus sèchement qu’il n’aurait voulu : « Non. » Le chevalier sombre fit un geste d’agacement et se calma aussitôt : « Ce sera pour la nuit prochaine. » Jukin osa le regarder vraiment, prendre le temps de détailler la texture de son costume, l’harmonie de la coupe, les choix de courbes à la fois puissantes et saillantes.
Batman interrompit ses observations en lui demandant : « Il vous plait ? » Cette fois, la réponse exprimait son enthousiasme : « Bien sûr. Il est parfait ! Un équilibre idéal entre la force, la menace et la distinction. » Batman semblait très détendu, voire nonchalant. Sa ronde quotidienne était sans doute terminée. « Vous voulez en essayer un ? » La mâchoire de Jukin se desserra et resta suspendue. Batman plaça sa lourde main gantée sur son épaule et ajouta : « Vous m’êtes sympathique. Je n’ai plus rien de prévu pour ce début de matinée, et il faut bien soigner les relations avec le public de temps à autre. »

Jukin eu à peine le temps de hocher la tête, qu’il fût engouffré dans un sac, baladé sur le dos de Batman ! Il ne vit jamais la batmobile, à son grand regret. Cependant, elle le transporta jusqu’à la batcave. Les images qui défilèrent ensuite devant ses yeux, étaient enregistrées quelque part dans son cerveau, mais ne seraient analysées et comprises que des semaines plus tard.
Quand Batman lui ôta le sac, il avait été déposé devant l’armoire à costumes. Il était réellement dans le sanctuaire. Le justicier mystérieux l’amena un peu plus loin, devant une armoire incrustée d’une plaque en acier brossé où était gravé « costumes visiteurs ». Batman l’étudia des pieds à la tête, ouvrit la porte en chaîne, glissa son bras à l’intérieur et en ressortit un exemplaire de son costume, mais plus petit. « C’est exactement la même fabrication que les miens, en des tailles diverses pour tout le monde. » Il lui tendit en précisant : « Il n’y a pas de cabine d’essayage ici, ce n’est pas une boutique non plus. Alors changez-vous là. »
Jukin s’exécuta. Il sentait peser le regard du héros sur lui. De la sueur perlait à son front. Torse nu, il enleva son pantalon et prit le bas du costume. Batman l’arrêta en lui indiquant : « Vous ne réussirez à enfiler la panoplie qu’en étant totalement nu. » Jukin risqua un regard vers le masque et rencontra les deux yeux noirs impératifs de la justice de l’ombre. Il ne pouvait faire autrement qu’obéir.

Bien évidement, en voulant se presser pour enfiler le costume, il s’emberlificota et resta nu, à vue du héros, encore plus longtemps. Il finit par enfiler le masque et se sentit beaucoup mieux. Ca valait la peine. Un flash lumineux l’éblouit un instant. Batman lui amena un miroir cerclé d’argent pour qu’il se contemple. En toute modestie, il avait fière allure. Il se demanda à quoi pouvait ressembler son héros nu, étant donné la magnificence qu’apportait le costume.
C’est alors que le légendaire homme chauve-souris s’approcha de lui : « Il est l’heure que je vous laisse. » Il le regarda une nouvelle fois se déshabiller et se rhabiller, sans bouger d’un cil. Jukin rougissait, et s’imagina que des caméras avaient enregistré des milliers d’hommes et de femmes nus dans la batcave. Et que Batman parcourait à l’occasion les compilations en DVD de ses fans.
Il fût alors reconduit, sac sur la tête, dans un lieu inconnu. Son héros lui serra vigoureusement la main : « N’enlevez le sac qu’une minute après mon départ. » Puis resta immobile un instant : « Au revoir. » Jukin l’écouta s’éloigner, ainsi que le vrombissement de la batmobile qui s’atténua très vite. Il faillit même relever son sac pour tenter de l’apercevoir.
Mais il se trouva alors dans le silence, face au jour que commençait à pointer. Il fit quelques pas, un peu abasourdi. Et réalisa qu’il ne savait pas où il était. Il faillit faire demi tour, mais se ravisa. Il était au milieu d’un marécage. 2 heures furent nécessaires pour rentrer, couvert de boue et de piqûres de moustiques. A moitié dégoûté, il se doucha et se prépara un chocolat chaud. Il s’assit alors, un peu détendu, à sa table de séjour, la tasse brûlante dans les mains. Il découvrit à ce moment une photo polaroïd, le représentant avec le costume, debout à côté de Batman qui souriait chaleureusement. Sur le bord blanc, son héros avait écrit au feutre indélébile : « Je ne t’oublierai jamais. »

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